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L’ÉGLISE : UNE ESQUISSE DE SON HISTOIRE PENDANT VINGT SIÈCLES
Adrien Ladrierre
Table des matières abrégée :
1 La Réforme dans les pays de langue Française
3 La Réforme dans les autres pays d’Europe
Table des matières complète :
1 La Réforme dans les pays de langue Française
1.1 Les débuts de la Réforme en France
1.3 Les Réformés en France depuis la mort de François Ier (1547) jusqu’à l’Édit de Nantes (1598)
1.4 Les Réformés en France aux 17° et 18° siècles
1.5 La Réforme en Suisse Romande
3 La Réforme dans les autres pays d’Europe
3.1.3 Le réveil du 18° siècle. John Wesley
3.2 Dans les autres pays d’Europe
Une des raisons, purement humaines, qui explique les progrès prompts et solides de la Réforme en Allemagne, c’est le morcellement de ce pays en une quantité de petits États ; il y en avait trois cent soixante environ. Le pouvoir central ne détenait qu’une faible autorité ; chacun de ces territoires, minuscules pour la plupart, évoluait à sa guise. L’empereur pouvait bien chercher à faire prévaloir le catholicisme ; il se heurtait sans cesse aux prérogatives locales, aux droits des souverains et des individus, qu’il ne réussissait pas à vaincre.
En France il en allait tout autrement. Au cours du Moyen Âge le pouvoir du roi, infime au début, s’accrut graduellement au détriment de celui des seigneurs. L’église de France, dite gallicane, n’avait cessé de contester la mainmise du Saint-Siège sur les affaires ecclésiastiques du royaume. Le roi la favorisait pour être sûr de trouver son appui moral contre les revendications de la féodalité. Par conséquent l’opposition des partisans de la Réforme aux prétentions du souverain en matière religieuse devint un crime politique. Voilà pourquoi aussi on trouve un grand nombre de nobles dans les rangs de « ceux de la religion », comme on les dénommait ; beaucoup y étaient attirés non par leurs convictions, mais par leur intérêt.
En France, comme ailleurs, la Renaissance, dans la main de Dieu, fraya le chemin à l’éclosion des vérités évangéliques. Les humanistes habituaient les esprits à remonter aux « sources » des connaissances, à se faire une opinion par eux-mêmes, vrai but de la culture intellectuelle, au lieu d’accepter aveuglément les théories toutes faites, enseignées par la scolastique et imprégnées d’empirisme. Or, parmi ces « sources », la Bible ne tarda pas à occuper une place éminente.
Jacques Lefebvre, d’Étaples en Picardie, enseignait depuis longtemps les mathématiques à la Sorbonne et commentait aussi les ouvrages d’Aristote sur la physique et la métaphysique. Au dire de Farel, « il faisait les plus grandes révérences aux images qu’autre personnage que j’aie connu ; et demeurant longuement à genoux, il priait et disait ses heures devant icelles, à quoi souvent je lui ai tenu compagnie ». Mais la préparation de ses cours l’amena à prendre contact avec les Saintes Écritures ; il les lut attentivement, avec un enthousiasme croissant, sans du reste prévoir le moins du monde qu’il allait inaugurer la Réformation en France : bel exemple de ceux « qui, ayant entendu la parole, la retiennent dans un cœur honnête et bon, et portent du fruit avec patience » (Luc 8:15). Il avait près de soixante-dix ans quand il écrivit ce qui suit dans la préface du premier des livres qu’il consacra à la Parole de Dieu ; c’était en 1509, sept ans avant que la voix de Luther se fît entendre : « Une lumière si brillante a frappé mes regards que les doctrines humaines m’ont semblé des ténèbres en comparaison des études divines, tandis que celles-ci m’ont paru exhaler un parfum dont rien sur la terre n’égale la douceur ».
En 1512 il était plus précis : « C’est à la pure grâce de Dieu que nous devons la justification de la foi, et par elle nous héritons de la vie éternelle… Qui ignore que le brigand a été justifié par la foi seule ? ». Lefebvre sentait la nécessité d’une Réforme et la croyait imminente : « Les signes des temps annoncent qu’un renouvellement est prochain ; et pendant que Dieu ouvre de nouvelles voies à la prédication de l’Évangile par les découvertes des Portugais et des Espagnols dans toutes les parties du monde, il faut espérer qu’il visitera aussi son Église et la relèvera de l’abaissement dans lequel elle est tombée ». Telle était la puissance de l’Esprit de Dieu qui parlait au cœur de ce pieux chrétien par le moyen de la Bible. Autour de lui se groupaient quelques jeunes gens, avides d’en apprendre plus long sur ce message merveilleux et si nouveau ; parmi eux il faut citer au tout premier rang Olivétan et Guillaume Farel. Ce dernier, originaire des environs de Gap en Dauphiné, plein d’une ardente fougue méridionale, ne tarda pas à annoncer avec hardiesse le salut par la foi et non par les œuvres. À juste titre on le considère comme le tout premier des prédicateurs de l’Évangile en France, dans l’ordre chronologique, il va de soi.
C’est à Meaux que les nouvelles doctrines trouvèrent tout d’abord un terrain favorable. L’évêque de cette ville, Guillaume Briçonnet, personnage d’un haut rang, avait fait deux fois le voyage à Rome, en qualité de représentant de la France auprès du Saint-Siège. Rentré dans son diocèse après une longue absence, il fut surpris de constater que des idées, inconnues jusque-là, s’y étaient introduites et y avaient fait de rapides progrès. Elles lui parurent dignes du plus vif intérêt ; il manda donc auprès de lui Lefebvre pour le renseigner. Lefebvre lui démontra que seule la Parole de Dieu, acceptée dans toute son intégrité et sa simplicité, ramène aux anciennes vérités, telles que les connaissait l’Église primitive, sans le moindre secours d’écoles de théologie, de savants, de critiques, en un mot sans aucune intervention humaine ; que l’Évangile est « la puissance de Dieu en salut à quiconque croit » (Rom. 1:16) ; que par conséquent les œuvres ne sauraient y concourir en aucune façon, ni rien de ce que l’homme prétend apporter. À son tour Briçonnet se mit à étudier les Saintes Écritures et il y trouva un bonheur intense, inconnu jusqu’alors : « La saveur de cette nourriture divine », écrit-il, « est si douce qu’elle remplit l’âme du désir d’en goûter toujours davantage. Quel vase serait capable d’en contenir toute l’excellence ? »
Briçonnet adressait ces lignes à Marguerite de Valois, sœur du roi François Ier, sur lequel elle exerçait une grande influence ; sa grâce et sa haute intelligence faisaient d’elle l’ornement de la cour. Sous la direction de son conseiller spirituel, elle se mit à lire et à étudier la Parole de Dieu ; elle apprit à connaître la voie du salut et fut convertie au moment même où les persécutions commencèrent à sévir. Aussitôt elle déploya toute son énergie pour venir en aide, en paroles et en actes, aux victimes de l’Église romaine. On la dénonça à son frère comme hérétique ; il refusa de rien entendre et, lorsqu’elle eut épousé le roi de Navarre, sa cour de Nérac devint un asile paisible pour ceux qui étaient poursuivis pour « cause de religion ».
On avait pu espérer un moment que François Ier se laisserait convaincre par la vérité. Marguerite écrivait en ces termes à Briçonnet qui l’exhortait à faire tout son possible pour gagner son frère : « Le roi et Madame (la reine mère) ont bien délibéré de donner à connaître que la vérité de Dieu n’est point hérésie… Le roi et Madame sont affectionnés plus que jamais à la réformation de l’Église ». Un peu plus tard, Marguerite leur ayant lu une lettre de Briçonnet sur ce sujet, « reconnaissant la vérité reluire en leur nihilité (néant), ils ont eu les larmes aux yeux ». Malheureusement François Ier, se laissant entraîner par des avis pernicieux, ne tarda pas à suivre un chemin tout opposé à celui qu’on lui traçait.
Lefebvre et Briçonnet mirent tout en œuvre pour répandre dans la France entière le Livre de Dieu ; ils désiraient que chaque Français pût le lire dans sa langue maternelle. On ne tarda pas à voir paraître les quatre évangiles, puis le Nouveau Testament tout entier. À Meaux, pour la première fois en France, des chrétiens se réunirent pour lire ensemble la Bible, l’étudier, prier et adresser leurs louanges au Seigneur ; elle faisait leur joie et leur consolation. Tout leur bonheur, c’était de sonder « les choses profondes de Dieu » (1 Cor. 2:10). Voyant ce beau zèle et désireux de propager dans la ville la connaissance de la vérité, Briçonnet fit venir de Paris un certain nombre de disciples de Lefebvre en leur enjoignant de lire au peuple l’Évangile en français ; Farel était du nombre. « Le peuple de Meaux et des environs avait un ardent désir de connaître la voie du salut nouvellement révélée, si que les artisans, comme cardeurs, peigneurs et foulons n’avaient d’autre exercice en travaillant de leurs mains que conférer de la Parole de Dieu et se consoler en icelle. Et spécialement dimanches et fêtes étaient employés à lire les Écritures ; en sorte qu’on voyait en ce diocèse reluire une image d’Église renouvelée ; les mœurs se réformaient et les superstitions s’en allaient bas » (*) De même, dans la campagne environnante, au moment du repas, les cultivateurs se réunissaient autour de l’un d’eux, qui leur faisait la lecture, tandis qu’ils prenaient leurs aliments.
(*) Crespin, Histoire des Martyrs.
Des progrès aussi manifestes ne pouvaient qu’irriter au plus haut point les tenants du catholicisme. Ils trouvèrent leur champion dans la personne de Noël Béda, grand maître de la Sorbonne. Animé d’un esprit médiocre et intransigeant, il dénonça les « hérétiques » comme les ennemis de la France. Érasme disait de lui : « En un seul Béda il y a trois mille moines ». « Délivrez-nous de ces nouvelles doctrines », s’écriait le défenseur de l’Église romaine. « Écrasez l’hérésie ; sinon cette peste, qui a déjà infecté la ville de Meaux, se répandra dans tout le royaume de France ». Ces attaques furibondes ébranlèrent Briçonnet, dont le caractère n’était pas à la hauteur de ses principes. Il ne manquait pas de piété, ni de zèle, mais se décontenançait en présence du danger. Ce n’était pas — loin de là — un de ces hommes chez qui la fidélité et la constance provoquent, s’il le faut, le sacrifice de leur vie, lorsqu’il s’agit de défendre un principe juste. Briçonnet céda devant l’orage qui grondait toujours plus fort. Pour sauver son existence, sa liberté, ses dignités, son orgueil familial, il renonça à ce qu’il savait être la vérité, puisque le Seigneur lui avait accordé la faveur de la proclamer bien haut pendant un temps. Cependant, jusqu’en 1525, grâce à la protection du roi, qui hésitait à sévir, aucun acte de persécution sanglante ne fut accompli. L’Évangile se répandit. Après Meaux, on le prêcha à Bourges, à Alençon, à Lyon, à Grenoble. Un petit groupe de chrétiens se réunissait secrètement à Paris.
Lefebvre passa les dernières années de sa vie à la cour de Navarre, où la reine Marguerite lui témoigna toutes sortes d’attentions. Mais ses jours furent assombris par le sentiment de la faiblesse du témoignage qu’il avait rendu au Seigneur. « Notre vénéré maître », raconte Farel, « en était si accablé qu’il ne cessait de répéter : « C’en est fait de moi. Je mérite la mort éternelle, parce que je n’ai pas eu le courage de confesser hardiment la vérité devant les hommes ». Il se lamentait sans relâche, jour et nuit. Notre ami, Gérard Roussel, ne le quittait pas, l’exhortant à reprendre courage et à mettre toute sa confiance dans le Seigneur. Mais Lefebvre répondait invariablement : « Nous sommes condamnés par le juste jugement de Dieu, parce que nous n’avons pas proclamé la vérité à laquelle nous devions rendre témoignage aux yeux de tous ». C’était vraiment un spectacle digne de toute commisération que de voir ce pieux vieillard en proie a un chagrin si amer et à une crainte pareille du jugement de Dieu ».
En effet, comme beaucoup d’autres croyants de son temps, il n’avait pas eu le courage de rompre radicalement avec l’Église romaine. « Les pratiques du culte », écrivit-il une fois, « ne sont, somme toute, que choses extérieures et, qui le sait ? sans doute tomberont-elles d’elles-mêmes, pourvu que nous annoncions l’Évangile et attendions les résultats. Notre tâche consiste à purifier la maison de Dieu, et non à la détruire ». Tel était aussi le sentiment de la reine Marguerite ; elle en porta la peine, car elle vécut toute sa vie « lasse de tout », écrit un de ses biographes. Malgré son dévouement pour les témoins de la foi, elle ne connut que très peu « l’opprobre de Christ » et se rendait bien compte, elle aussi, de sa culpabilité à cet égard. Mais c’était une enfant de Dieu, on ne saurait en douter un seul instant, chère au cœur du Seigneur. C’est par amour pour lui qu’elle ne cessa de secourir les siens, non pas seulement matériellement, chose relativement facile pour elle, étant donné la position élevée qu’elle occupait, mais encore en intervenant pour eux auprès du roi et en encourant par là la haine de la Sorbonne et de toute l’Église catholique. Plus d’une fois sa vie fut en danger. Elle se dépensa sans compter pour les chrétiens. « En vérité, je vous dis : En tant que vous l’avez fait à l’un des plus petits de ceux-ci qui sont mes frères, vous me l’avez fait à moi » (Matt. 25:40).
Une grande joie lui était réservée, celle d’entourer Lefebvre dans ses tout derniers moments : il avait quatre-vingt-douze ans. Le vieillard s’ouvrit à elle des remords qu’il éprouvait : « Comment puis-je », lui dit-il, « paraître devant Dieu, moi qui ai annoncé l’Évangile de son Fils en toute sincérité à beaucoup d’autres ; ils ont prêté l’oreille à mes enseignements et, à cause de cela même, ils ont dû marcher à la mort, après avoir enduré d’atroces supplices. Et moi, lâche que je suis, je me suis enfui. Je suis pourtant un vieillard, très avancé en âge. N’ai-je pas assez vécu, et plus qu’assez ? Je n’avais point à redouter la mort, au contraire, je devais la souhaiter. Oui, j’ai évité les lieux où j’aurais pu gagner la couronne des martyrs. Je me suis montré honteusement infidèle à l’appel de mon Dieu ».
La reine chercha à l’encourager en l’engageant à s’en remettre à la miséricorde du Seigneur qui connaît les pensées et les intentions du cœur de chacun des siens. Non sans peine, elle parvint à calmer ses angoisses. Là-dessus Lefebvre s’écria : « Eh bien ! Il ne me reste plus qu’à m’en aller auprès du Seigneur quand il lui plaira de m’appeler ». Puis, après avoir indiqué brièvement quelles étaient ses dernières volontés, il dit, le visage illuminé d’un sourire paisible : « Maintenant je dois me reposer. Soyez heureux ! À Dieu ! » Là-dessus il s’étendit sur un lit qui était là et s’endormit. Quand, au bout d’un certain temps, on chercha à l’éveiller, on constata que son âme avait quitté son enveloppe mortelle pour être pour toujours avec le Seigneur.
Farel garda pour son vieux maître une estime et une affection des plus profondes. On comprend que la pusillanimité de Lefebvre ne pouvait convenir à un homme comme lui, animé d’un zèle ardent pour la cause de l’Évangile, caractère décidé entre tous et ennemi déclaré des demi-mesures, des situations équivoques. Néanmoins il témoigna toujours à Lefebvre une reconnaissance émue et ne manquait jamais l’occasion de rappeler que c’est par son moyen et grâce à la bénédiction du Seigneur, qu’il était arrivé à la connaissance de la vérité. Les deux amis s’étaient rencontrés plus d’une fois à Nérac, la capitale du petit royaume de Navarre, et Marguerite aurait volontiers gardé auprès d’elle le jeune réformateur, mais l’ardeur de son tempérament demandait une existence beaucoup plus active. Farel aimait la lutte ; on le trouvait toujours sur le champ de bataille. Quand il avait vaincu l’ennemi sur un point, il laissait à d’autres le soin de reconstruire et passait plus loin, pour affronter de nouveaux combats, dans lesquels bien souvent il risqua sa vie et essuya les pires outrages. Au moment de la mort de Lefebvre, il avait quitté Nérac depuis quelque temps et avait entrepris de longs voyages, après lesquels il résolut d’évangéliser sa propre patrie, le Dauphiné. Trois de ses frères furent convertis par son moyen et il trouva bien d’autres sujets d’encouragement qui l’engagèrent à parcourir le pays en long et en large, annonçant l’Évangile, insistant « en temps et hors de temps » (2 Tim. 4:2) et dévoilant au grand jour les erreurs enseignées par l’Église romaine. Les prêtres soulevèrent le peuple contre lui, cherchèrent à l’arrêter. Mais il connaissait à fond la contrée ; les rochers et les cavernes n’avaient pas de secrets pour lui et, chaque fois que ses adversaires croyaient le saisir, il leur échappait pour reparaître ailleurs, prêchant la grâce de Dieu sans trêve ni repos, au bord des torrents comme dans les endroits les plus reculés et les plus sauvages. C’est probablement à son travail qu’est due la conversion d’un jeune homme, Antoine Boyve, plus connu sous le nom de Froment qui, plus tard, joua un rôle très utile pour propager la Réforme à Genève.
Farel poursuivit son activité dans le Dauphiné pendant plusieurs mois. « On m’avait mis en garde », raconte-t-il, « contre les artifices de Satan et contre les supplices de tout genre qui m’attendaient. Ils n’ont pas manqué ; ils furent même plus douloureux que je ne m’y attendais. Mais j’ai Dieu pour Père ; il a pourvu à tout et il me donnera la force dont j’aurai toujours besoin ».
Béda n’avait pas oublié ce « brandon de discorde » qui lui échappait sans cesse. Il suscita contre lui l’évêque de Gap qui se mit en quête du réformateur. « Voulant prêcher, il ne fut pas admis, parce qu’il n’était ni moine ni prêtre… De là il fut déchassé, voire fort rudement tant par l’évêque que par ceux de la ville, trouvant étrange sa doctrine, sans jamais en avoir entendu parler ». Farel demeura insaisissable, mais il finit par quitter le Dauphiné pour prêcher dans les Cévennes. Traqué par ses ennemis, il passa en Guyenne, puis en Navarre, mais, apprenant que le réseau tissé autour de lui se resserrait de plus en plus, il gagna le nord de la France, afin de pouvoir au besoin se réfugier en territoire bernois. Il séjourna quelque temps dans la principauté de Montbéliard, où le duc, Ulrich de Wurtemberg, l’accueillit avec bienveillance. Il se mit à répandre la vérité, dans la ville et la campagne, avec son impétuosité méridionale et son zèle missionnaire, fait d’énergie et d’audace. Comme toujours, il rencontra une résistance furibonde de la part du clergé ; rien n’y fit, pas même l’intervention de son ami Œcolampade, qui l’exhorta à la prudence. Après deux ans d’une activité débordante, il partit pour un autre champ de travail, mais il laissait après lui bien des âmes converties et le fruit de son labeur se constate de nos jours encore dans toute cette région. C’est au cours de son séjour à Montbéliard que Farel rédigea un admirable petit livre intitulé : Summaire et briefve declaration d’aulcuns lieux fort necessaires à ung chascun chrestien, qu’on peut considérer comme le premier catéchisme publié en langue française ; il précéda de cinq ans celui de Luther.
De Montbéliard Farel se rendit à Metz, où il ne réussit pas à s’implanter, puis à Strasbourg, enfin à Berne. Ici s’ouvre la seconde phase de son activité, qui remplit presque tout le reste de sa vie et se déroula essentiellement en Suisse romande. On en trouvera le détail plus loin.
* * *
Sous l’influence de sa sœur, François Ier avait, on l’a vu, prêté tout d’abord une attention sympathique à la prédication de l’Évangile. Mais il dut bientôt se rendre compte qu’il avait à choisir entre le chemin du Seigneur et celui du monde ; on ne peut servir deux maîtres. Or il était d’un caractère mobile et changeant. Un historien dit de lui : « La constance et la fermeté lui manquèrent toujours et il se laissa conduire par les événements plutôt qu’il ne les dirigea ». Avec cela, grand ami des plaisirs, refusant de renoncer à aucun prix à sa vie désordonnée, il se détourna, le sachant et le voulant, de la voie du salut, pour suivre celle de ses instincts pervers. D’autre part, comme les réformés mettaient l’autorité de Dieu au-dessus de la sienne, se déclarant ainsi opposé à la doctrine de la monarchie absolue, le roi prétendait voir en eux des ennemis de sa souveraineté. Et pourtant la Parole de Dieu lui donnait toute satisfaction : « Craignez Dieu ; honorez le roi » (1 Pierre 2:17). « Mon fils, crains l’Éternel et le roi » (Prov. 24:21).
C’est sous son règne que commencèrent les persécutions, à Meaux en tout premier lieu, cela se comprend. Là vivait un cardeur de laine, Jean Leclerc. Peu instruit dans la science courante, il avait lu avec grand soin la Bible, s’en était vraiment nourri, et il finit par jouer le rôle d’un pasteur dans le petit troupeau des enfants de Dieu. Ardemment désireux de défendre les intérêts du Seigneur, il n’y mit pas toujours la sagesse voulue. Un jour, justement indigné de voir affichée une bulle d’indulgence aux portes de la cathédrale, il l’arracha et mit à la place un écrit où le pape était désigné sous le nom d’antichrist. Il fut aussitôt découvert, arrêté, puis conduit à Paris, fouetté trois jours de suite dans les rues. Après ce supplice, on le marqua au front d’un fer rouge, puis on le bannit. Au moment où on lui infligeait ce cruel supplice, sa mère se trouvait là, tout près de lui et s’écria d’une voix que toute la foule entendit : « Gloire à Jésus Christ et à sa marque ! ». Leclerc partit pour l’exil. On le retrouve à Metz où son zèle mal éclairé l’entraîna à une nouvelle imprudence. À quelque distance de la ville se trouvait une chapelle, contenant des images de la Vierge et de différents saints ; une procession solennelle s’y rendait chaque année. La nuit avant cette cérémonie, Leclerc brisa toutes ces statues. On ne tarda pas à le désigner comme l’auteur de ce sacrilège et il fut brûlé vif après avoir subi les tortures les plus atroces. « Il n’y eut homme », dit Crespin, « qui ne fut ému et étonné, voyant une constance si grande que Dieu donna à un sien serviteur ».
Il en fut de même pour Louis de Berquin, un gentilhomme, érudit, homme de la cour, ami du roi. Il écrivit contre les erreurs de la Sorbonne, mais sans attaquer qui que ce fût. Une perquisition faite chez lui amena la découverte de livres de Martin Luther. Aussi le conduisit-on en prison. François Ier était en ce moment prisonnier à Madrid à la suite de sa défaite à Pavie ; à son retour il apprit les traitements infligés à ce gentilhomme, qu’il estimait hautement. Sur l’ordre du roi, Berquin recouvra la liberté. François Ier exigea que l’affaire se traitât devant son conseil : harcelé de questions, l’accusé se défendit contre l’imputation d’hérésie. « Ce qu’il croyait, ce qu’il avait écrit, n’était-ce pas la vérité, telle que l’enseignait la Parole de Dieu ? ». Mais il ne s’agissait pas de la Parole de Dieu ; il s’agissait de l’Église de Rome. L’acharnement des adversaires redoubla. À trois reprises, grâce à l’intercession de Marguerite auprès de François Ier, Berquin recouvra la liberté : le roi n’était pas fâché de montrer au clergé qu’il devait s’incliner devant le roi de France. Cependant la Sorbonne finit par l’emporter. Profitant d’une courte absence du souverain, elle fit monter sur le bûcher le fidèle témoin du Seigneur. « Ce fut fait et expédié en grande diligence, afin qu’il ne fût secouru ni du roi, ni de Madame la Régente, qui étaient lors à Blois ».
Malheureusement les réformés manquèrent trop souvent de mesure. Au lieu de s’attendre à Celui qui tient toutes choses dans ses mains, impatients de l’opposition qu’ils rencontraient, ils se laissèrent aller à agir par eux-mêmes, oubliant cette exhortation du Seigneur : « Remets ta voie sur l’Éternel, et confie-toi en lui ; et lui, il agira, et il produira ta justice comme la lumière, et ton droit comme le plein midi » (Ps. 37:5-6). C’est là sans doute une des raisons pour lesquelles la Réforme n’a jamais pu prendre pied définitivement en France. Décidés à frapper un grand coup, ils résolurent de proclamer nettement leur foi en affichant dans tout le royaume des « placards », contenant un réquisitoire virulent contre « les horribles, grands et imputables abus de la messe papale ». Ce long document se termine par ces mots cinglants : « La vérité les a abandonnés (les membres du clergé), elle les menace, elle les traque, elle les remplit d’effroi ; leur royauté sera bientôt abolie à jamais ». On ne saurait contester la vérité de ces assertions, mais ce n’était certes pas la volonté du Seigneur que de recourir à des moyens aussi violents.
Un de ces placards fut apposé, par la main d’un ennemi sans doute, sur la porte de la chambre du roi. On conçoit son indignation. Sur son ordre des poursuites s’engagèrent immédiatement contre les réformés. Il n’y eut qu’un cri : « Mort aux hérétiques ! Le roi le veut ! ». De tous côtés ce furent condamnations et exécutions sans pitié. Les suspicions tombèrent même sur l’entourage du roi : « S’il veut extirper l’hérésie, qu’il commence par sa propre cour et par ses propres parents ». Ces expressions désignaient très clairement Marguerite de Navarre ; sommée de comparaître à Paris, elle n’hésita pas un instant à s’y rendre, confiante dans l’intégrité de ses desseins, dans l’affection que lui portait le roi. Pour la première fois peut-être de sa vie, elle trouva au palais du Louvre un accueil sévère et glacial. Son frère l’accabla de reproches à cause des maux que l’hérésie, qu’elle encourageait, amenaient dans tout le royaume de France. Marguerite contint ses larmes et tint tête avec calme, mais fermement, aux arguments avancés. Elle osa même insinuer que ces calamités étaient dues bien plutôt à l’intolérance et au fanatisme des adversaires de l’Évangile. François se radoucit et consentit à révoquer la sentence prononcée contre trois prédicateurs réformés. Très peu de jours après, elle repartit pour Nérac.
En effet, les supplices ordinaires ne suffisaient plus à assouvir la haine du clergé. Il exigeait qu’on y ajoutât le spectacle d’une grande protestation publique en présence d’une foule immense qui remplit les rues de Paris, tandis que des milliers de spectateurs occupaient jusqu’aux toits des maisons. Par les portes de Notre Dame, largement ouvertes, on vit sortir un cortège majestueux, comprenant tous les plus hauts dignitaires de l’Église : archevêques, évêques, cardinaux, revêtus de leurs insignes, moines et religieux. Les reliques les plus vénérées, un morceau soi-disant de la vraie croix, un clou, un fragment de la lance qui transperça le flanc du Seigneur, la tête du roi saint Louis, attiraient les regards. Toute la cour suivait, derrière François Ier, à pied, tête nue malgré le froid rigoureux (c’était le 29 janvier 1535), portant à la main un cierge allumé. Près de lui ses trois fils, les magistrats et les plus hautes notabilités de l’État. La procession serpenta dans les rues et passa sur la place de Grève où six réformés, garrottés aux poteaux, attendaient que le roi lui-même mît le feu à leurs bûchers.
De retour à Notre-Dame, François Ier prit place sur un trône élevé et prononça, contre les doctrines évangéliques, un discours respirant la haine la plus acerbe. « Si », ajouta-t-il, « Mon bras était infecté de cette peste, je le couperais. Si un de mes enfants osait embrasser ces théories, s’il se permettait d’en faire profession, je le sacrifierais moi-même à la justice de Dieu et à ma propre justice ». On a peine à concevoir un pareil aveuglement satanique. Cédant aux conseils odieux qu’on lui prodiguait, François Ier se mit en rébellion ouverte avec la vérité et y entraîna tout son royaume à sa suite.
La France fut alors livrée pendant 25 ans à des accès de violence persécutrice, inspirée par la puissance diabolique ainsi déchaînée. On ignorait systématiquement les ménagements qu’aurait dû dicter la plus élémentaire prévoyance politique. On se donnait pour but, semblait-il, de tuer par plaisir, sans se préoccuper des conséquences proches ou lointaines que pouvaient engendrer ces pratiques barbares. Très sûrement la royauté française en a payé la peine lorsque triomphèrent les éléments extrêmes de la Révolution de 1789.
De tous ces actes de persécutions, le plus féroce peut-être fut celui dirigé contre les Vaudois de Provence. Comme leurs homonymes des vallées du Piémont, ils suivaient les enseignements du Seigneur. Il n’en fallut pas davantage pour déchaîner sur eux, une fois condamnés par le parlement d’Aix, le baron d’Oppède qui avait à assouvir quelque vengeance particulière. À la tête d’une bande de soldats mercenaires, formés au brigandage dans les guerres dont l’Italie fut sans cesse le théâtre, il se jeta sur d’innocentes populations qu’il fit massacrer en masse : hommes, femmes, vieillards, enfants. Quelques-uns seulement furent épargnés, pour aller ramer sur les galères du roi. À Cabrières, bourg fortifié, une soixantaine de paysans attendaient de pied ferme les assaillants derrière leurs remparts. Pour en venir à bout plus facilement, Oppède leur promit la vie s’ils se rendaient. Croyant à sa bonne foi, les assiégés ouvrirent leurs portes ; au même instant, ils furent taillés en pièces, l’église envahie et tous ceux qui y avaient cherché refuge, femmes, enfants, malades, subirent le même sort. Les fugitifs erraient dans les montagnes couvertes de neige, sans pain, sans abri. Les plus valides gagnèrent les vallées du Piémont et y rejoignirent leurs frères dans la foi ; d’autres périrent de misère. Un petit nombre, après le départ des massacreurs, se rapprochèrent de leurs cabanes en ruines, les relevèrent, et, peu à peu, on vit dans ces mêmes localités, si horriblement dévastées, des chrétiens se réunir pour chanter les louanges du Seigneur.
François Ier ne prétendait pas qu’on se livrât à de pareils excès. Informé des événements de Provence, il voulut faire punir sur-le-champ Oppède et ses principaux officiers ; le cardinal de Tournon, un des mauvais génies du temps, l’en dissuada. Cependant, comme toutes les règles de la guerre et les principes de la plus élémentaire humanité avaient été foulés aux pieds, Oppède et quelques autres furent cités devant le parlement de Paris. Le procès dura cinq ans. Grâce aux influences cléricales, le chef de cette sanglante expédition fut acquitté.
Le souvenir de la croisade contre les Vaudois poursuivit François Ier jusque dans ses derniers moments. Au cours de son affreuse agonie, on l’entendait gémir ; puis il sursautait, comme saisi d’effroi. Sur son visage on voyait passer une ombre sinistre ; il semblait contempler un spectacle terrifiant, invisible pour son entourage. Puis un tremblement violent le gagnait et il laissait échapper ces mots entrecoupés : « Ce n’est pas ma faute ; on a outrepassé mes ordres ». N’était-ce pas sa conscience qui parlait, bourrelée de remords ?
Deux ans plus tard, Marguerite de Navarre le suivait dans la tombe, pleurée de ses sujets qui se rappelaient cette parole de leur reine bien-aimée : « Rois et princes ne sont point les maîtres de leurs peuples, mais des ministres, institués par Dieu pour les soutenir et les protéger ». Marguerite fut la grand-mère du futur roi, Henri IV.
C’est ici le lieu de citer ces vers composés par Marguerite de Navarre après le supplice de Louis de Berquin :
Réveille-toi, Seigneur Dieu,
Fais ton effort,
Et viens venger en tout lieu
Des tiens la mort.
Tu veux que ton Évangile
Soit prêché par tous les tiens
En château, bourgade et ville,
Sans que l’on en cèle rien.
Donne donc à tes servants
Cœur ferme et fort
Et que d’amour tous fervents
Aiment la mort.
Issu d’une honorable famille de Noyon en Picardie, où il naquit le 10 juillet 1509, Jean Calvin fut destiné dès son enfance à l’Église ; tout jeune encore on le voit doté d’une charge ecclésiastique. À Paris il commença les hautes études dans une école où il eut pour maître le savant Mathurin Cordier, auquel il confia plus tard la direction du Collège de Genève. Cordier n’adhéra à la Réforme qu’ultérieurement, mais il en suivait attentivement l’évolution et il est très possible qu’il initia son élève aux idées nouvelles. Ce pédagogue chrétien s’élevait éloquemment contre les mauvais traitements infligés aux enfants et voulait qu’on leur apprît « à aimer Christ, à respirer Christ ». « Le nom de Jésus Christ ! Verse-le comme goutte à goutte dans l’âme de tes élèves ; introduis-le, fais-le pénétrer en elle ! ». Plus tard le jeune homme fut transféré au collège Montaigu, de tendances plus cléricales, et où régnaient un ascétisme sévère et une saleté indescriptible. Érasme y avait étudié jadis et Ignace de Loyola, qui fonda plus tard l’ordre des Jésuites, y entra l’année même où Jean Calvin le quittait. Il fut aussi en contact avec Robert Olivétan, un des futurs traducteurs de la Bible ; ce fut, dit-on, le premier que Calvin entendit là prêcher ouvertement.
Quelques années plus tard, soit pour obéir au désir de son père qui cherchait à donner à son fils une carrière vraiment lucrative, soit parce qu’il suivait un penchant naturel de son esprit, Calvin abandonna la théologie pour les études juridiques à Orléans et à Bourges. Passionné de cette nouvelle discipline, il fit des progrès si rapides qu’au bout d’un an, dit Théodore de Bèze, « on ne le tenait déjà plus pour écolier, mais pour enseigner ». Il est très certain que la rigueur des méthodes juridiques convenait à l’intelligence de Calvin, porté à tout envisager sous le signe de la raison ; les règles strictes qu’il imposa dans la suite à la ville de Genève en portent le reflet. Il fréquenta assidûment les cours de Melchior Wolmar, helléniste éminent, qui interprétait tour à tour les auteurs profanes et, moins publiquement, la Bible qu’il avait appris à connaître en Allemagne. On y trouvait, disait-il, la réponse à tous les problèmes, le remède à tous les abus, le repos pour les âmes travaillées, celles des savants comme celles des gens du peuple.
Quelle réaction produisirent sur Calvin les leçons de son érudit professeur ? C’est presque impossible à déterminer. Au rebours de Luther qui se complaisait à narrer ses expériences personnelles, Calvin, imprégné d’une humilité profonde, craignant de porter atteinte à la gloire de Dieu en vantant l’homme, cachait autant que possible ce par quoi il avait passé, disant : « Vrai est que je n’aime pas à parler de moi ». Dans la préface de son Commentaire sur les Psaumes, le seul de tous ses ouvrages où il donne des détails sur lui-même, il se contente de rappeler qu’il fut d’abord, « plus que personne attaché aux superstitions papales », mais aucune date, aucune précision. Voici tout ce qu’il rapporte sur son état spirituel à cette époque : « J’estois bien éloigné d’avoir ma conscience certaine. Toutes les fois que je descendois en moi ou que j’élevois mon cœur à Dieu, une si extrême horreur me surprenoit qu’il n’y avoit purifications ni satisfactions qui m’en pussent guérir. Et tant plus je me considérois de près, tant plus rudes aiguillons pressoient ma conscience, tellement qu’il ne me demeuroit d’autre confort, sinon de me tromper moi-même en m’oubliant ». Mais le Seigneur eut pitié de lui. « Dieu, quoique je fusse si obstinément adonné aux superstitions papales qu’il estoit bien malaisé qu’on pût me tirer de ce bourbier profond, dompta et rangea mon cœur à docilité par une conversion subite, lequel, eu égard à l’âge, estoit par trop endurci en telles choses… Ayant donc reçu quelque goût et connaissance de la vraie piété, je fus incontinent enflammé d’un si grand désir de profiter, qu’encore que je ne quittasse pas tout à fait les autres estudes, je m’y employais plus mollement ».
Dans l’Épître à Sadolet, Calvin fait figurer un « homme du peuple » qui raconte sa conversion à l’Évangile de la grâce de Dieu en des termes où l’on entend sans doute un écho des sentiments que l’auteur avait éprouvés lui-même : « Une fois la doctrine du salut présentée, moi, offensé de cette nouveauté, à grand-peine ai-je voulu prêter l’oreille, et si je confesse qu’au commencement j’y ai vaillamment et courageusement résisté… Une chose y avoit qui me gardoit de croire ces gens-là : c’étoit la révérence de l’Église ». Quand enfin son esprit s’ouvre à la vérité, « estant véhémentement consterné et éperdu pour la misère en laquelle j’estois tombé et plus encore pour la connaissance de la mort éternelle qui m’estoit prochaine, je n’ai rien estimé m’estre plus nécessaire, après avoir condamné en pleurs et en gémissements ma façon de vivre passée, que de me rendre et retirer à mon Seigneur et Sauveur ».
Les amis de Calvin se rendirent bientôt compte du changement qui s’était opéré en lui. On l’avait vu remplacer ses professeurs à l’occasion ; on le pressa maintenant d’instruire ceux — et ils étaient nombreux — qui se préoccupaient des vérités éternelles. « J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé » (Ps. 116:10) : cette parole se réalisait pour lui, malgré son caractère timide et fuyant. Voici ce qu’il en raconte lui-même : « Avant que l’an passât, tous ceux qui témoignoient quelque désir de la pure doctrine se rangeoient vers moi pour apprendre, bien que je ne fisse quasi que commencer moi-même ». Il en était « tout ébahi », d’autant, ajoute-t-il, « qu’étant d’un naturel un peu sauvage et honteux, j’ai toujours aimé repos et tranquillité. Je commençai donc à chercher quelque cachette et moyen de me retirer des gens ; mais tant s’en faut que je vinsse à bout de mon désir, qu’au contraire toutes retraites et lieux à l’écart m’estoient comme écoles publiques ».
Le chemin s’ouvrait si clairement devant Calvin qu’il s’y engagea résolument. Il renonça à ses études juridiques, retourna à Noyon pour rompre les derniers liens extérieurs qui le rattachaient encore à l’Église romaine et vint se fixer à Paris où sévissaient de violentes persécutions. Les chrétiens se réunissaient dans des assemblées secrètes. Calvin y prit une part active, prêchant avec une autorité qui ranimait la confiance. Il terminait volontiers ses discours par ces mots de Rom. 8:31: « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? ». Un catholique militant, ennemi déclaré de la Réforme, Estienne Pasquier, rend témoignage en ces termes à l’infatigable activité de Calvin et à son influence déjà très répandue : « Au milieu de ses livres et de son étude, il estoit d’une nature remuante le possible pour l’avancement de sa secte. Nous vîmes quelquefois nos prisons regorger de pauvres gens abusés, lesquels sans cesse il exhortoit, consoloit, confirmoit par lettres, et ne manquoit de messagers auxquels les portes estoient ouvertes, nonobstant quelques diligences que les geôliers apportassent au contraire. Voilà les procédés qu’il tint au commencement, par lesquels il gagna pied à pied une partie de notre France ».
Une circonstance imprévue attira l’attention sur lui. Un de ses amis, Nicolas Cop, recteur de l’Université de Paris, devait, selon l’usage, prononcer un discours dans une église le jour de la Toussaint. Très embarrassé, il pria Calvin de le lui composer. « Ce fut », raconte Théodore de Bèze, « une oraison tout autre que coutume n’estoit ». En effet la justification par la foi y était nettement proclamée, au détriment du mérite des œuvres. La Sorbonne s’émut. Cop jugea opportun de s’enfuir à Bâle. Quant à Calvin, dont on connaissait la responsabilité dans cette affaire, il s’échappa par une fenêtre, déguisé en vigneron, et gagna le midi de la France. À peine avait-il quitté la maison que la police faisait une perquisition dans sa chambre et y saisissait tous ses papiers, ce qui entraîna des poursuites judiciaires contre lui.
Au cours de l’année qui suivit, il mena une vie errante qui le conduisit à Angoulême, où il séjourna quelque temps chez un de ses amis, puis il passa à Nérac, à la cour hospitalière de Marguerite de Navarre, qui lui fit un accueil très sympathique et chercha à le retenir. Le vieux Lefebvre joignit ses instances à celles de la reine : Farel venait de partir et le vieillard, découragé, se demandait qui Dieu susciterait pour relever le flambeau de la vérité, lorsque Calvin arriva. Les deux chrétiens ne tardèrent pas à se lier d’une amitié profonde, tout en différant d’avis quant à la marche à suivre. Lefebvre croyait en effet à la régénération de l’Église par elle-même et aurait voulu garder son nouvel ami auprès de lui pour collaborer à cette œuvre. Mais Calvin voyait la complète inanité d’une entreprise pareille ; il convainquit Lefebvre qu’il n’existait qu’un remède, radical : démolir avant de reconstruire, mettre la hache au pied de l’arbre et l’abattre résolument.
C’est pour cette raison que le paisible séjour de Nérac ne convenait pas au jeune réformateur, bouillant du besoin d’agir promptement et énergiquement. Il quitta donc Lefebvre qui le vit partir avec regrets, sachant bien qu’ils ne se rencontreraient plus ici-bas, et retourna à Paris, pour n’y rester que peu de temps, car il ne fallait pas attirer l’attention de la police. Le scandale des placards avait provoqué un violent regain de persécutions et l’affaire Cop était encore dans toutes les mémoires. Calvin jugea donc opportun de chercher un asile où il pût reprendre et continuer tranquillement ses études et se dirigea sur Strasbourg dans le plus grand dénuement : un des serviteurs qui l’accompagnait s’était enfui en dérobant la « bougette », petite sacoche qui contenait le peu d’argent que Calvin possédait. À Strasbourg son ami Bucer lui offrait une hospitalité pleine de charme. Mais Bâle l’attirait plus encore ; il s’y rendit au commencement de février 1535, « afin que là », dit-il, « je puisse vivre à requoy (en repos) en quelque coin inconnu, comme je l’avois toujours désiré ». Mais le Seigneur ne lui accorda jamais ce loisir propice aux savantes études. Il écrit à ce propos : « Cependant que j’avois toujours ce but de vivre en privé sans estre connu, Dieu m’a tellement promené et fait tournoyer par divers changements que toutefois il ne m’a jamais laissé de repos en lieu quelconque jusqu’à ce que, malgré mon naturel, il m’a produit en lumière, et fait venir en jeu, comme on dit ».
En France les persécutions sévissaient avec violence ; pour les justifier aux yeux des gens mal avertis, on calomniait les réformés en les faisant passer pour des « anabaptistes et gens séditieux qui renversaient tout ordre politique ». C’est pour les défendre contre ces imputations odieuses que Calvin entreprit de présenter un exposé succinct de leurs doctrines, intitulé Institution de la Religion chrétienne, publié à Bâle en latin d’abord dans un petit volume, traduit plus tard en français, puis développé jusqu’à devenir un véritable monument d’apologétique.
La place manque ici pour analyser, même sommairement, cet énorme ouvrage qui contient un exposé complet fortement charpenté, de la doctrine évangélique. Quoique, sur plus d’un point, il y ait des réserves sérieuses à formuler, il ne faut pas oublier qu’au moment où le livre parut, la Réforme en était encore à ses tout premiers débuts ; on manquait des lumières qui nous ont été révélées depuis. La tournure d’esprit de l’auteur, si profondément imprégnée de logique, l’a maintes fois amené à des déductions opposées à la révélation divine. Ainsi on y trouve développée une théorie de la prédestination étrangère à l’Écriture. Mais il n’en reste pas moins que l’Institution chrétienne, comme on la dénomme habituellement, rendit aux réformés du 16° siècle des services inappréciables. Elle fut, dans les mains de Dieu, un instrument merveilleux pour fortifier leur foi et les éclairer, car, — on ne saurait assez y insister, — ils avaient tout à apprendre. Dans sa préface, Calvin dédie son ouvrage à François Ier ; le roi, assure-t-on, ne se donna pas même la peine de la lire. Il vaut la peine d’en citer quelques extraits :
« Il m’a semblé expédient », écrit Calvin, « de faire servir ce présent livre, tant d’instruction à ceux que j’avois délibéré d’enseigner, qu’aussi de confession de foi envers vous, Sire, afin que vous connoissiez quelle est la doctrine contre laquelle d’une telle rage sont enflambés ceux qui par feu et par glaive troublent aujourd’hui votre royaume… Bien sais-je de quels horribles rapports ils ont rempli vos oreilles et votre cœur… assavoir qu’elle ne tend à autre fin sinon que tous règnes et polices soient ruinés, la paix troublée, les lois abolies. Je ne demande donc point sans raison que vous veuilliez prendre la connoissance entière de cette cause. … J’entreprends la cause commune de tous les fidèles, et même celle du Christ, laquelle aujourd’hui est en telle manière déchirée et foulée en votre royaume qu’elle semble être désespérée… car la puissance des adversaires de Dieu a obtenu que la vérité de Christ soit cachée et ensevelie comme ignominieuse, et que la pauvrette Église soit ou consumée par morts cruelles, ou déchassée par bannissements, ou tellement étonnée par menaces et terreurs qu’elle n’ose sonner mot. Et cependant nul ne s’avance qui s’oppose en défense contre telles furies. Et s’il y en a aucuns qui veulent paroistre très fort favoriser la vérité, ils disent qu’on doit pardonner à l’imprudence et ignorance de simples gens, car ils parlent en cette manière, appelant imprudence et ignorance la très certaine vérité de Dieu ». Que le roi écoute donc, non pour faire grâce aux victimes, mais pour se convertir lui-même à la vérité, qui ne peut pas ne pas devenir claire à qui l’écoute. S’il n’écoute pas, malheur à lui, car « on s’abuse si on attend longue prospérité en un règne qui n’est point gouverné du sceptre de Dieu, c’est-à-dire sa sainte Parole ». Le roi la repoussera-t-il parce que ceux qui la lui prêchent sont « pauvres gens et de mépris ? ». Pauvres ils sont en effet, misérables, mais devant Dieu, comme tous les hommes, en qualité de pécheurs, et c’est pour cela qu’ils s’attachent à cette doctrine qui fait leur force, leur richesse, leur joie, celle du salut par la foi, doctrine, ajoute Calvin, qui « n’est pas nôtre, mais du Dieu vivant et de son Christ ». Elle se résume en un seul point : le salut par Jésus, par Jésus seul. Que le roi daigne au moins lire le livre que l’auteur lui présente, et son courroux tombera. « Par icelle je n’ai prétendu composer une défense, mais seulement adoucir votre cœur, lequel, combien qu’il soit à présent détourné et aliéné de nous, j’ajoute même enflambé, toutefois j’espère que nous pourrons regagner sa grâce, s’il vous plaît une fois, hors d’indignation et courroux, lire cette nôtre confession… Mais si au contraire les détractions des malveillants empêchent tellement vos oreilles que les accusés n’aient aucun moyen de se défendre, et si ces impétueuses furies, sans que vous y mettiez ordre, exercent toujours cruautés par prisons, fouets, géhennes, coupures, brûlures, nous, certes, comme brebis dévouées à la boucherie, serons jetés en toute extrémité, tellement néanmoins qu’en notre patience nous posséderons nos âmes et attendrons la main forte du Seigneur, laquelle, sans doute, se montrera en sa maison et apparaîtra armée, tant pour délivrer les pauvres de leur affliction, que pour punir les contempteurs qui s’égayent si hardiment à cette heure. Le Seigneur, Roi des rois, veuille établir votre trône en justice et votre siège en équité ! »
Peu après la publication de l’Institution chrétienne, Calvin entreprit un voyage sur lequel malheureusement nous ne savons que peu de choses. Répondant à l’appel de la duchesse de Ferrare, Renée de France, fille de Louis XII, il se rendit dans cette ville et noua avec la duchesse des relations épistolaires d’estime affectueuse que seule la mort du réformateur interrompit. Il ne cessa de diriger et d’exhorter sa royale correspondante avec cette franchise admirable et il eut la joie d’apprendre sa conversion peu après qu’elle fut rentrée en France. Peu auparavant Calvin lui avait écrit. « Quoi qu’il en soit, c’est par trop languir, Madame, et si vous n’avez pitié de vous, il est à craindre que vous ne cherchiez trop tard remède à votre mal. Outre ce que Dieu vous a de longtemps montré par sa parole, l’âge vous avertit de penser que votre héritage et repos éternel n’est pas ici-bas. Et Jésus Christ vaut bien de vous faire oublier tant France que Ferrare ». C’est à Renée que Calvin adressa sa toute dernière lettre (4 avril 1564) : « Madame », écrit-il, « je vous prierai me pardonner si je vous écris par la main de mon frère, à cause de la foiblesse en laquelle je suis et des douleurs que je souffre… Je vous prierai aussi de m’excuser si cette lettre est courte auprès de la vôtre… ».
De Ferrare Calvin regagna la Suisse en passant par la vallée d’Aoste où l’Évangile se répandait rapidement, mais la haine du clergé le contraignit à une fuite précipitée. Traqué de près par ses adversaires, il aurait dû franchir le haut col de la Fenêtre de Bagnes ; mais cette assertion paraît controuvée.
Puis nous retrouvons Calvin à Noyon où il avait à mettre en ordre des affaires domestiques, sans que nous sachions comment il avait réussi à rentrer en France. Il reprit, aussi vite que possible, le chemin de Bâle, accompagné d’une de ses sœurs, Marie, et d’Antoine, le seul frère qui lui restât et qui allait être le compagnon obscur, mais dévoué, de sa vie. Ils se proposaient de gagner Bâle par l’Allemagne ; la guerre qui venait de se rallumer entre François Ier et Charles Quint les en empêcha et les contraignit à suivre la route de France. Telles sont les voies de Dieu qui conduit ses serviteurs par des chemins qu’ils ne prévoient ni ne comprennent.
C’est ainsi que Calvin arriva à Genève.
Au 14° siècle les bourgeois de Genève avaient acquis des franchises qu’ils défendaient avec une âpreté et une vivacité particulières, soit contre l’évêque, soit contre la maison de Savoie qui convoitait la possession de la ville, place de commerce intéressante et point stratégique de grande valeur. Deux partis s’y formèrent : celui des mamelous, partisans des Savoyards, et celui des Eiguenots (*), leurs adversaires farouches. Grâce à l’appui des premiers, le duc parvint à occuper momentanément la vaillante cité, mais les vengeances féroces qu’il exerça contre ses ennemis les provoquèrent à la résistance. Le duc quitta Genève pour n’y plus jamais rentrer. Les Genevois conclurent une alliance avec Fribourg d’abord, plus tard avec Berne.
(*) Ce mot est l’allemand Eidgenossen, « ceux qui sont liés par serment ». Il a donné en français huguenots.
Plusieurs indices donnent à croire qu’à ce moment-là déjà l’idée d’une Réforme travaillait les esprits ; elle trouvait un terrain propice chez ceux qui redoutaient l’autorité épiscopale et comme les évêques dépendaient étroitement de la maison régnante en Savoie, on voit que le mouvement religieux se compliquait de tendances politiques. D’autre part le gouvernement bernois avait confié à Guillaume Farel le soin d’évangéliser les contrées qui lui étaient échues après les guerres de Bourgogne ; il parcourut donc le pays de Vaud, visita Neuchâtel, où Berne prétendait avoir des intérêts, puis se rendit aux Vallées vaudoises du Piémont. À son retour il s’arrêta à Genève en 1532. Son apparition y suscita un tumulte effroyable ; le clergé qui était nombreux (300 prêtres et moines pour une population de 12.000 habitants) veillait à ne pas se laisser déposséder de son influence. Un témoin oculaire nous renseigne en termes pittoresques sur l’état des esprits :
« Que vas-tu faisant çà et là, troublant toute la terre ? » demandait rudement à Farel l’orateur des prêtres rassemblés chez le vicaire de l’évêque. « Qui t’a fait venir en ceste ville ? Dis-nous, de quelle autorité prêches-tu ? Pourquoi es-tu venu troubler ceste ville ? — Ce n’est pas moy qui ay troublé la terre, ne ceste ville », répondit Farel, « mais ce a esté vous et les vostres, qui avez troublé non seulement ceste ville, mais tout le monde par vos traditions et inventions humaines et vies tant dissolues ». À l’ouïe de ces reproches, les ecclésiastiques se précipitèrent sur lui, furieux. « Il a blasphémé », disaient-ils. « Nous n’aurons plus faulte de tesmoings, il est digne de mort. Au Rhône ! Il vault beaucoup mieux que ce meschant Luther meure que de troubler ainsi tout le peuple ». On tira sur lui un coup « d’acquebute » dans la rue, mais il n’en fut pas atteint, au grand regret de l’auteur de ce récit. Deux jours après son arrivée, Farel dut quitter Genève par le lac.
Un de ses compatriotes, Antoine Froment, le remplaça. Pour ne pas exciter de soupçons, il ouvrit une école où, tout en enseignant à lire à ses élèves, il leur expliquait les Écritures. Surpris de cette innovation, les parents se mirent à accompagner leurs enfants, bientôt si nombreux que la salle ne put plus les contenir. Alors Froment sortit dans la rue et, le 1er janvier 1533, il prêcha sur ce texte : « Soyez en garde contre les faux prophètes qui viennent à vous en habits de brebis, mais qui au-dedans sont des loups ravisseurs » (Matt. 7:15). Après cette prédication, les autorités défendirent de prêcher dans Genève sous peine de trois coups de corde et Froment fut contraint de s’éloigner en présence de l’irritation que montraient les partisans de l’ancienne tradition religieuse. Pendant un certain temps le mouvement sembla hésiter, mais Berne lui donna une impulsion nouvelle en déclarant au gouvernement genevois qu’il mettait comme condition au maintien de l’alliance récemment contractée la libre prédication de l’Évangile dans la ville. L’évêque, effrayé, s’en alla ; comme le duc, il ne revint pas.
La fermentation religieuse devenant de plus en plus intense, Fribourg, fidèle à ses principes catholiques, rompit avec Genève. Farel s’y présenta à nouveau, accompagné de Viret et de Froment. Ils ouvrirent des débats publics auxquels, au début, aucun membre du clergé catholique ne daigna assister ; l’ignorance des prêtres était telle qu’ils n’osaient pas affronter le combat, car Farel leur opposait inexorablement l’Écriture Sainte qu’ils connaissaient encore moins que n’importe quoi. Quelques ecclésiastiques se hasardèrent enfin à entrer en lice, parmi eux un savant dominicain, docteur en Sorbonne. Ce fut sans succès pour leur cause et, après quatre semaines de débats, la Réforme triomphait à Genève. Farel invita les magistrats à se prononcer en faveur de l’Évangile : « Ne souffrez plus que Dieu soit ainsi offensé dans votre ville… Advisez pour l’honneur de Dieu et jugez juste jugement : que la cause de Dieu ne soit mise en arrière ». Le courant populaire entraîna les autorités plus loin qu’elles ne voulaient aller. Les évangéliques dépouillèrent les églises de leurs ornements avec une vraie frénésie. Le Deux-Cents décida que la messe serait provisoirement abolie et, le 21 mai 1536, les citoyens, réunis en Conseil Général, par un vote unanime et solennel, acceptèrent la nouvelle doctrine.
Mais une décision de cette nature, si heureuse fût-elle, ne pouvait transformer les cœurs. La chute du catholicisme ne fit que révéler deux maux très graves qui avaient envahi la cité : l’immoralité et l’incrédulité. Farel s’y attaqua avec son énergie coutumière, montrant que l’Évangile seul pouvait apporter le remède nécessaire à ce funeste état de choses. Les obstacles se multipliaient du fait des attaques renouvelées du duc de Savoie contre la ville ; toutes les préoccupations allaient aux questions militaires. Mais Farel ne perdait pas courage ; il se sentait tenu de persévérer, de lutter sans trêve ni repos : si l’œuvre de Dieu devait échouer à Genève, il fallait au moins que le serviteur du Seigneur la soutint jusqu’au dernier moment. Petit de stature et d’apparence chétive, comme l’apôtre Paul (2 Cor. 10:1, 10), il grandissait, devant les rebelles, de toute la hauteur de son indignation et de sa foi. Les yeux se baissaient devant lui ; les murmures l’accompagnaient, mais de loin, et pour se taire encore dès qu’il se retournait. En chaire, il ne ménageait rien ni personne. Sa parole roulait comme un tonnerre, ses invectives pleuvaient à pleine coupe sur les contempteurs de l’Évangile.
Mais Viret l’avait quitté pour répondre à un appel qu’il avait reçu de Neuchâtel et Farel ne se sentait pas de taille à soutenir seul la lutte bien longtemps encore. Ardent batailleur, il démolissait, mais se rendait bien compte qu’il n’était pas l’homme à reconstruire sur les ruines qu’il amoncelait. Comme Luther, il lui fallait un Mélanchton.
Au milieu de ses perplexités, il vit un jour accourir chez lui Louis du Tillet, un chanoine à demi réformé, qui avait jadis reçu Calvin à Angoulême ; c’est dans la riche bibliothèque de son ami que le réformateur « ourdit premièrement, pour surprendre la chrestienté, la trame de son Institution chrestienne ». Apprenant que Calvin venait d’arriver à Genève, du Tillet crut devoir en informer Farel. Celui-ci n’hésita pas un instant et se rendit en toute hâte à l’hôtellerie où son collègue était descendu, croyant n’y passer qu’une nuit et repartir le lendemain pour Bâle. Brusquement Farel exposa le but de sa visite : Calvin avait devant lui une tâche tout indiquée à Genève ; à tout prix il devait s’arrêter, interrompre son voyage, tout le travail qu’il pouvait avoir en chantier ; Dieu lui-même lui traçait sans ambages le chemin à suivre. Calvin repoussa la proposition qui lui était faite. Il ne se sentait pas qualifié, disait-il, pour cette charge. Il voulait bien être l’ouvrier du Seigneur dans la grande moisson qui se préparait, au besoin soldat du Seigneur dans la bataille ; mais défricher un champ, mais accepter la garde d’un poste déterminé, ce n’était pas son affaire. S’il avait rendu quelques services, n’était-ce pas par un livre, fruit du travail et de l’étude ? Qu’on le laissât donc aller là où il pourrait en écrire d’autres. Farel insista. Le livre était fait ; quel autre pourrait valoir le commentaire que l’auteur y ajouterait en mettant en pratique les préceptes qui s’y trouvaient consignés ? Qui avait le droit d’ailleurs, alors que, de toutes parts, la trompette sonnait, de dire qu’il n’était pas homme d’action, que sa tâche était d’étudier, d’écrire ? La preuve que Dieu attendait de Calvin autre chose, c’était que lui Farel, se trouvait sur son chemin et lui demandait sa collaboration au nom de Dieu. Là-dessus Calvin allégua des raisons nouvelles, cherchant, semblait-il, à rebuter Farel en lui peignant les défauts de l’homme qui deviendrait son collègue. Il se connaissait, disait-il ; il se savait tenace, opiniâtre. Encore une fois, qu’on le laissât s’ensevelir dans ses études ; là seulement il pouvait valoir quelque chose. Alors Farel éclata :
« Quand il vit », raconte Calvin lui-même, « qu’il ne gagnait rien par prières, il vint jusqu’à une imprécation, demandant qu’il plût à Dieu de maudire mon repos et la tranquillité d’études que je cherchais, si, en une si grande nécessité, je me retirois et refusois de donner secours et aide. Lequel mot m’épouvanta et ébranla tellement, comme si Dieu eust d’en haut étendu sa main sur moi pour m’arrêter, que je me désistai du voyage que j’avois entrepris ; toutefois, sentant ma honte et ma timidité, je ne voulus point m’obliger à exercer une charge certaine ».
Calvin céda donc, mais comme devait céder un caractère de sa trempe, c’est-à-dire avec la profonde conviction qu’il cédait à Dieu, non à un homme. Mais l’homme lui resta toujours cher et vénérable. Il aimait à se rappeler cette scène, cette « adjuration épouvantable ». Aux jours mauvais, il reprenait courage à la pensée de cette main « étendue d’en haut » pour le saisir et le soutenir, et aux jours heureux il remerciait le Seigneur de l’avoir choisi et soutenu. Il se la rappela sans doute quand le vieux Farel le vint voir pour la dernière fois, lui plus jeune de tant d’années, mais consumé avant le temps. Farel ne venait plus, ce jour-là, pour « l’arrêter », mais pour lui envier le bonheur du départ auprès du Seigneur et les félicités du repos sans fin.
Calvin se trouvait ainsi, contre son gré, fixé sur le champ de travail auquel Dieu le destinait. À part un court intervalle, il y resta jusqu’à la fin de sa vie, soit pendant près de vingt-huit ans qu’il employa à faire de Genève la « Rome protestante ». Il y a de sérieuses réserves à énoncer sur l’organisation qu’il créa de toutes pièces, toujours en suivant le penchant très logique de son esprit, au lieu de se laisser diriger par l’Esprit de Dieu. On lui objecterait avec raison, selon Jean 6:63: « C’est l’Esprit qui vivifie ; la chair ne profite de rien ». Néanmoins on ne peut qu’admirer, et en rendre grâces à Dieu, la ténacité avec laquelle il tint tête aux assauts incessants qu’il subit, qu’il repoussa toujours, au nom de la vérité qu’il défendit avec opiniâtreté envers et contre tous.
De concert avec Farel il rédigea une Confession de foi, « un bref formulaire de confession et de discipline », selon Théodore de Bèze, ainsi qu’un Catéchisme pour l’instruction de la jeunesse. Le premier de ces ouvrages surtout, reflet ou plutôt synthèse des principes développés dans l’Institution chrétienne, mérite de retenir l’attention.
Rejetant toute tradition ecclésiastique, Calvin exige la soumission de la vie tout entière à la lettre de la Parole de Dieu, « règle à suivre, sans y mêler aucune chose, sans y ajouter ni diminuer ». « Dieu est esprit, et il faut que ceux qui l’adorent, l’adorent en esprit et en vérité » (Jean 4:24). Donc point de « cérémonies et observances charnelles, comme si Dieu se délectoit en telles choses ». Point de « fiance en créature aucune ». Point d’images dans les temples, ni représentation de Dieu. « Comme Dieu est le seul Seigneur et Maître, nous confessons que toute notre vie doit être réglée aux commandements de sa sainte loi, et que nous ne devons avoir autre règle de bien vivre, ni inventer autres bonnes œuvres pour complaire à lui que celles qui y sont contenues ».
« Aveugle en ténèbres d’entendement », corrompu et « pervers de cœur » (*1), l’homme ne peut, par lui-même, ni parvenir à la vraie connaissance de Dieu, ni « s’adonner à bien faire » (*2). Il a donc besoin d’être « illuminé de Dieu » et « redressé à l’obéissance de la justice de Dieu ». Conséquence de ce qui précède, l’homme doit « chercher autre part qu’en soi le moyen de son salut ».
(*1) Rom. 3:10-19 — (*2) Rom. 7:18-20.
Jésus est celui qui nous « a été donné du Père, afin qu’en lui nous recouvrions tout ce qui nous fait défaut en nous-mêmes » (*1). C’est par lui que nous sommes « réconciliés et remis en grâce » (*2) c’est par l’effusion de son sang que « nous sommes nettoyés » de toutes nos souillures.
(*1) Actes 4:12 — (*2) Col. 1:21.
Telle est l’œuvre de son Esprit. Notre volonté « est rendue conforme à celle de Dieu » (*1). Nous sommes « délivrés de la servitude du péché » (*2), et c’est ainsi seulement que « nous sommes faits capables de bonnes œuvres » (*3). Cependant, malgré la régénération, il reste en nous beaucoup de mal et d’imperfections. Ainsi nous « avons toujours besoin de la miséricorde de Dieu » et nous devons toujours « chercher notre justice en Jésus Christ, ne rien attribuant à nos œuvres ».
(*1) Phil. 2:13 — (*2) Rom. 6:6 — (*3) 2 Tim. 2:21.
Tous ces bienfaits nous sont accordés « par la seule miséricorde et clémence de Dieu, sans aucune considération du mérite de nos œuvres ». Et cependant les œuvres « que nous faisons en foi » lui sont « plaisantes et agréables », parce que, ne nous imputant point « l’imperfection qui y est », il ne voit plus en elles que ce qui « procède de son Esprit ». La foi est « l’entrée à toutes ces richesses ». Elle consiste à croire « aux promesses de l’Évangile », et à recevoir Jésus Christ « tel qu’il nous est décrit par la Parole de Dieu ».
Tout nous vient de Dieu par l’intermédiaire de Jésus Christ ; toute autre invocation est donc superflue et même criminelle. Toute prière qui ne « procède pas de l’affection du cœur est nulle ». Point d’ordonnances légitimes que celles qui sont fondées sur la Parole de Dieu ; point donc de « pèlerinages, moineries, différences de viandes, défenses de mariage, confesses et autres semblables ».
Suivent enfin des instructions concernant la cène et le baptême.
Jusqu’ici, on le voit, Calvin se tient sur le terrain strictement évangélique. Mais il l’abandonne complètement dans ses Articles concernant le règlement de l’Église, qui investissent les autorités civiles de la fonction de rechercher et de punir toute infraction aux lois chrétiennes. Aux pasteurs le droit de provoquer tous les règlements qu’ils jugent nécessaires, de signaler aux magistrats les délits, d’en prescrire la punition. Après avoir proclamé très haut la miséricorde de Dieu, sa grâce envers le pécheur repentant, Calvin replaçait Genève sous l’étreinte d’une loi implacable. Il constituait « l’État chrétien », sans se rendre compte que cette qualification demeure stérile tant que tous ceux qui composent l’État ne sont pas chrétiens eux-mêmes ; la foi est affaire individuelle qu’on ne peut imposer à la collectivité. Comment ranger sous le même drapeau les convertis et les inconvertis ? Le système de Calvin engendrait fatalement l’hypocrisie. Appliqué avec une vigueur excessive, il contraignait ceux qui voulaient échapper aux pénalités draconniennes prévues contre les délinquants, à mener une vie apparemment conforme à l’enseignement biblique. Mais cela ne pouvait durer indéfiniment. Un jour ou l’autre une infraction était commise, qui entraînait le châtiment ou bien provoquait la révolte. Il n’y a pas à mettre en doute la piété, l’absolue sincérité d’une partie importante de la population de Genève ; mais même dans ces milieux régnait un formalisme capable de tuer la vie spirituelle, la stricte observance des devoirs religieux étant l’objet d’un contrôle sévère. Et comment faire faire l’examen des cœurs ? Comment s’assurer de la réalité de la conversion, du moment que toute liberté quelconque était éteinte et que le devoir primordial consistait à suivre le chemin tracé par la loi humaine et non pas celui donné par la Parole de Dieu ?
On fait remarquer que Calvin suivait ici la ligne générale de son époque où, longtemps avant lui, on limitait à outrance. À la fin du Moyen Âge, faute d’une organisation politique solidement établie, les magistrats prenaient souvent des mesures rigoureuses pour enrayer par exemple les dépenses inconsidérées des citoyens, faute de quoi ceux-ci n’arrivaient pas à acquitter leurs impôts et les villes couraient à la ruine. Pour ne citer que Genève, on y relève, peu avant la Réformation, quatre ordonnances contre les jeux de hasard, quatre autres contre les abus de danses, d’autres contre la débauche, l’ivrognerie, les blasphèmes. Les lois somptuaires, destinées à prévenir les excès dans la mode, s’imposaient. Mais on regrette d’autant plus de voir Calvin, l’Évangile en mains, suivre des pratiques analogues sans montrer au préalable le vrai remède : le salut personnel par la foi dans l’œuvre de Jésus.
À Genève les luttes prolongées contre les ducs de Savoie et les évêques avaient stimulé au plus haut point le sentiment de la liberté. Les citoyens ne l’avaient emporté que par leurs propres efforts, sans aucun secours du dehors, sauf quelque appui de la part des Bernois. Fiers à juste titre de cette indépendance politique, acquise ainsi à la force du poignet, ils ne toléraient pas la moindre mainmise quelconque sur les droits de la cité. La même tendance se retrouvait dans les relations quotidiennes : chacun prétendait vivre pour soi et mener son existence comme il lui convenait ; peu lui importait son entourage. C’était l’individualisme poussé à outrance ; l’unité ne se reconstituait que pour tenir tête à l’ennemi du dehors. On comprend donc que les mesures disciplinaires prévues par Calvin produisirent une impression des plus pénibles. Toutefois on s’y soumit d’abord, dans l’espoir sans doute qu’à la pratique elles se révéleraient moins gênantes qu’on ne le craignait. Néanmoins des murmures se firent entendre :
« Calvin », disait-on, « était chargé d’expliquer l’Écriture ; de quel droit se mettait-il à faire autre chose, à parler des mœurs, à censurer ? Il faisait bien de montrer qu’on ne voulait plus la messe, et le pape, et la confession, et le reste. Prétendait-il relever une autorité abattue, pour devenir comme le confesseur et le pénitencier de la cité ? ». Calvin ne se fit point illusion sur la virulence de ces attaques. « Nous sommes en face des plus graves difficultés », écrivait-il à son ami Bullinger, le pasteur de Zurich ; « le peuple, en brisant le joug des prêtres, croit avoir secoué toute autorité en ce monde. Des citoyens disent. « La connaissance de l’Évangile nous suffit ; nous savons le lire, et nos actions ne vous regardent pas ». La plupart des hommes sont plus disposés à nous regarder comme prédicants que comme pasteurs. Ah que le relèvement de l’Église sera chose difficile ! Il faudra lutter contre les plus mauvaises inspirations de la chair et du sang ».
Mais Calvin et Farel étaient de ceux qui s’affermissent dans les périls qu’ils prévoient. Ils insistèrent auprès des conseils de la ville sur la nécessité absolue qu’ils voyaient de prendre des mesures immédiates et énergiques en vue du rétablissement des mœurs ; les magistrats leur donnèrent raison, non sans avoir obtenu de légers adoucissements, et l’exécution du plan tracé commença.
On ferma les maisons de jeu ; des joueurs ayant été saisis avec des dés pipés, l’un d’eux fut condamné à être exposé une heure, à Saint-Gervais, avec ses cartes autour du cou. Un adultère et sa complice furent promenés ignominieusement à travers les rues. L’auteur d’une mascarade ignoble dut demander pardon, à genoux, dans la cathédrale. Un homme coupable de faux serment fut hissé sur une échelle et y resta plusieurs heures, la main droite attachée en haut. Une coiffeuse, qui avait paré avec immodestie une jeune épouse, se vit condamnée à deux jours de prison. Des parents subirent des châtiments pour avoir négligé ou refusé d’envoyer leurs enfants à l’école. Au surplus, Calvin disait : « Je ne blâme pas les amusements au fond ; la danse et les jeux de cartes ne sont pas, en soi, un péché ; mais combien facilement ces plaisirs parviennent à dominer ceux qui s’y adonnent fréquemment ! Là où l’impureté est devenue une ancienne habitude, il faut éviter tout ce qui amène le danger d’y retomber ».
Cette police morale fut d’abord bien accueillie : les riches y étaient soumis, comme les pauvres, les grands comme les petits ; aucun lien de famille, aucun mérite politique n’en exemptait. Un homme considérable, pris en faute, faisait valoir auprès de Calvin les services qu’il avait rendus à Genève dans ses jours de péril pour l’indépendance nationale : « C’est un acte de mauvais citoyen », lui répondit Calvin, « quand on a versé son sang pour la patrie, de réclamer pour récompense le droit de pécher et de donner de mauvais exemples ».
Il faut ajouter que les deux réformateurs ne se bornèrent pas à réprimer, bien loin de là. Ils savaient combien il importe d’atteindre les cœurs et les consciences et d’agir puissamment sur les âmes. Aussi ils multiplièrent leurs relations, leurs visites, leurs enseignements dans l’intérieur des familles. Ils cherchaient à mettre à la portée de tous leurs doctrines avec leurs préceptes et s’appliquaient à bien connaître les opinions des citoyens, à rallier et encourager les croyants, à éclairer, à raffermir les incertains. Ce travail produisit des résultats bénis dont, comme toujours, l’ennemi se servit pour redoubler de malveillance. Les passions opposées s’enflammaient, les partis se dessinèrent avec netteté et se séparèrent profondément. C’est alors que l’on constitua le groupe des Libertins, terme auquel il ne faut pas appliquer le sens péjoratif que nous lui donnons de nos jours, bien que certains de ses membres ne l’aient que trop mérité. En principe les Libertins étaient les indépendants, les adversaires de toute sujétion politique, morale ou religieuse, les ennemis déclarés par conséquent du nouvel ordre de choses ; ils avaient beau jeu pour faire vibrer cette corde-là : « Que restait-il des vieilles franchises de la ville ? On ne les avait donc conservées, malgré le duc, malgré l’évêque, que pour se laisser imposer, au nom de la religion, des lois auxquelles l’évêque n’avait jamais songé et que le duc n’aurait pas appuyées ? »
Faisant un pas de plus, les pasteurs demandèrent que la Confession de foi fût imprimée et présentée à chacun des habitants de la ville, pour qu’ils déclarassent, par leur signature, s’ils y adhéraient ou non. Le résultat ne se fit pas attendre : à côté de ceux qui acceptèrent joyeusement et d’autres, moins nombreux, qui opposèrent leur refus, il se trouva un certain nombre de citoyens qui ne dirent ni oui ni non. Selon nos idées, ils étaient dans leur droit ; selon la conception du 16° siècle, ils faisaient acte de révolte, et en furent sévèrement blâmés, surtout par Corault, un collègue de Calvin et de Farel, jadis moine, ensuite prédicateur à la cour de Navarre, vieux, aveugle, et plein de verve, à l’éloquence inculte, mais puissante. Ses excès de langage, en cette occurrence, comme dans d’autres, obligèrent les magistrats à le mettre en prison, pour quelques jours, il est vrai ; il n’en sortit que pour s’entendre condamner à l’exil. Il mourut peu après.
Les élections qui suivirent donnèrent la majorité aux Libertins dans les Conseils de la ville. Des quatre syndics, trois leur appartenaient. On voit aussitôt réapparaître « certaines mauvaises mœurs, tant de nuit que de jour, ainsi que chansons et paroles déshonnêtes ». Les nouveaux magistrats cherchèrent à y mettre ordre, mais comment faire respecter leur autorité alors qu’on connaissait leur désapprobation à l’endroit des mesures restrictives ? Ils hésitaient cependant devant la perspective de luttes où, depuis dix-huit mois, la passion de leurs partisans et les leurs propres les poussaient de jour en jour.
Un incident d’ordre liturgique amena l’explosion. Les Conseils de la ville adoptèrent une modification au rituel établi, sans en référer à l’autorité ecclésiastique. Comme il s’agissait de la célébration de la Cène, Calvin et Farel déclarèrent qu’ils ne la distribueraient pas à ceux qui admettaient l’innovation proposée. Ils n’en montèrent pas moins en chaire le dimanche de Pâques 1538, non pour parler du Seigneur, mais pour vitupérer contre leurs adversaires, magistrats et citoyens. Il en résulta un violent tumulte et, le lendemain, les deux pasteurs reçurent l’ordre de « vider la ville dans trois jours ».
Il y a certainement beaucoup à leur reprocher. Néanmoins, pour apprécier à sa juste valeur leur attitude agressive et peu en harmonie avec les principes évangéliques, il importe de la situer dans l’ambiance de l’époque. Très violemment attaquée, la Réforme était provoquée à se défendre tout aussi âprement. Ces serviteurs de Dieu commirent des fautes ; mais nous savons par ailleurs leur ardent désir de suivre le Seigneur tout en marchant dans sa dépendance. Calvin s’en est expliqué en ces termes : « Toutes les fois que je pense combien j’ai été malheureux à Genève, je tremble dans tout mon être ; le souci de l’état des âmes, dont un jour Dieu me demanderait compte, me mettait au supplice quand j’avais à distribuer la Cène ; bien que la foi de beaucoup d’entre eux me parût douteuse, suspecte même, ils s’y pressaient tous sans distinction. Je ne saurais dire de quels tourments ma conscience était assiégée, le jour et la nuit ».
Farel retourna à Neuchâtel, séparation douloureuse pour les deux amis dont l’affection s’était affermie dans les luttes soutenues en commun. Quant à Calvin, il se rendit à Strasbourg où il ne tarda pas à occuper une position en vue comme pasteur et comme professeur : chaque matin il donnait une leçon sur l’Évangile selon Jean. Au pied de sa chaire se groupait un nombreux auditoire où l’on voyait beaucoup de réfugiés français, avides d’entendre expliquer la Parole de Dieu. Chargé aussi de plusieurs missions en Allemagne, Calvin entra ainsi en contact avec les protestants de ce pays. Dans ces diverses réunions, où l’on agitait des questions fort importantes et profondes, ainsi que des controverses épineuses, il apporta un esprit modéré, vraiment inspiré de la pensée du Seigneur. Non pas qu’il ne condamnât sans pitié les erreurs qui s’étaient déjà glissées parmi les chrétiens ; mais là où faire se pouvait, il déploya toute son énergie pour éviter les divisions, pour rapprocher les cœurs sur le terrain de la vérité, exhortant chacun à renoncer aux animosités personnelles et à rechercher la communion des enfants de Dieu. Il n’avait nullement désiré jouer ce rôle, écrit-il : « Combien que toujours je continuasse à estre semblable à moi-même, c’est à savoir de ne vouloir point apparoistre en grandes assemblées, je ne sais comment toutefois on me mena, comme par force, aux dites assemblées où bon gré malgré il me fallut trouver en la compagnie de beaucoup de gens ».
Chose étrange, Calvin ne rencontra jamais Luther et le regretta vivement : « Rien n’est plus important », écrivit-il à un ami, « que de maintenir une vraie harmonie entre tous les hommes à qui le Seigneur a confié, dans ce qui le concerne, une sérieuse influence. C’est sur ce point que Satan a les yeux fixés ; il ne travaille à rien tant qu’à susciter parmi nous des querelles et à nous isoler les uns des autres ». En revanche Calvin se lia d’une amitié intime avec Mélanchton, malgré les qualités très divergentes de leurs caractères : autant Calvin avait de précision et de fermeté dans l’esprit, autant son ami était doux, accessible aux influences diverses, facile à ébranler et à intimider, soit par ses proches, soit par ses adversaires, et enclin aux concessions pour éviter la lutte. Frappé de ces dispositions et de leurs inconvénients pour leur cause commune, Calvin fut pour Mélanchton un censeur indépendant et véridique, le mettant en garde contre ses faiblesses, sans toutefois jamais le blesser ; au contraire, ses lettres sont empreintes de la mansuétude la plus parfaite, jointe à une fermeté bien avertie.
En effet, et quoi qu’on ait dit à ce sujet, Calvin était homme de cœur, très attaché à ses amis, et il avait besoin d’affection. « Son cœur était dans sa tête », a-t-on affirmé ; mais il lui manquait aussi un dérivatif à son travail intense. Il songea à se marier. S’il ne trouva pas facilement la compagne qu’il lui fallait, c’est qu’il désirait, dans cette conjoncture de toute importance, n’agir que sous la direction expresse du Seigneur. Il fit enfin la connaissance d’une veuve avec trois enfants, Idelette Storder, originaire de la petite ville de Bure en Gueldre. Bucer la suivait de près. Il avait vu ses belles et solides qualités se développer encore, dans son veuvage, sous le poids de l’épreuve et du devoir. Le choix de Calvin se fit bientôt. Idelette lui apportait en dot une piété sérieuse, une tendresse vigilante, un cœur enfin à la hauteur de tous les sacrifices. Elle fut pour lui une compagne dévouée et le réformateur rencontra réellement chez elle « l’aide qui lui correspondait ». Ses lettres, où il parle assez fréquemment de sa femme, permettent de fixer sa physionomie morale ; ce sont les traits de la chrétienne, appliquée à tous les devoirs de sa vocation. Visiter les pauvres, consoler les affligés, accueillir les étrangers qui viennent frapper à la porte de son mari ; veiller à son chevet durant les jours de maladie, ou lorsque, bien disposé « par tout le reste du corps », il est « tourmenté d’une douleur qui ne le souffre quasi rien faire », tellement qu’il a « presque honte de vivre ainsi inutile » ; le soutenir aux heures de découragement et de détresse ; prier, enfin, seule au fond de sa demeure, quand l’émeute gronde de toutes parts et que, dans les rues, s’élèvent des cris de mort contre les ministres : voilà les soins qui remplissaient la vie d’Idelette.
Pendant ce temps, à Genève, l’administration des Libertins produisait ses fruits désastreux qui entraînaient de graves périls politiques. On attaquait la Confession de foi ; on congédiait, sous prétexte d’insoumission, les maîtres du Collège fondé par Calvin ; chaque nuit, quand ce n’était pas de jour, on assistait en pleine rue à des scènes grossières de licence. Aussi les catholiques relevèrent la tête. Une conférence se réunit à Lyon « pour chercher et mettre en œuvre les moyens de rétablir dans Genève l’ancienne religion ». Les bannis, de leur côté, visaient à mettre la main sur la ville. Enfin les vrais patriotes s’émurent. Devant ces intrigues extérieures le crédit des Libertins baissa rapidement et les hommes d’ordre et de piété reprirent le leur. Exprimée d’abord timidement, l’idée de rappeler les réformateurs exilés fit son chemin et ils en furent informés. Au premier moment Calvin s’y refusa catégoriquement, malgré les instances de Farel — qui, lui, ne pouvait quitter Neuchâtel — et répondit à ce dernier : « je savois bien », lui écrivait son ami, « que tu me presserois ; mais tu aurois eu pitié de moi si tu avois vu quelle angoisse m’a saisi quand ce message m’est arrivé ; j’étois à peine en possession de moi-même. Quand je me rappelle quelle vie j’ai menée là, je frissonne jusqu’au dedans de l’âme à l’idée d’y retourner. C’était à grand-peine alors que j’estouffois les pensées de fuite qui s’élevoient en moi ; je me sentois les mains et les pieds liés à cette ville par la volonté de Dieu. Et maintenant que sa grâce m’a rendu libre, j’irois de nouveau, par ma propre volonté, me replonger dans cet abîme dont je connois si bien l’horreur et les périls ! … Et pourtant, plus je me sens enclin à me détourner avec effroi de cette tâche, plus j’entre en défiance de moi-même. Je laisse donc l’affaire aller toute seule, et je prie mes amis de ne pas me presser. Je n’abandonnerai en aucun cas l’Église de Genève qui m’est plus chère que la vie ; je ne cherche pas ma commodité ni des subterfuges ; mais il faut que la volonté de Dieu me soit claire pour que je puisse marcher en sûreté et sous sa bénédiction ».
Cette volonté se manifesta toujours plus clairement. Le Conseil général de Genève révoqua l’arrêt d’exil prononcé trois ans auparavant et déclara « tenir Calvin et Farel pour gens de bien et de Dieu, et approuver tout ce que le Conseil d’État avoit fait pour ravoir Calvin et tout ce qu’il pourroit faire encore ». Calvin résista longtemps aux démarches faites auprès de lui dans ce sens, tellement les souvenirs terrifiants de son premier séjour le hantaient. « Plutôt cent autres morts », écrit-il à Farel, « que cette croix sur laquelle mille fois par jour il me faudrait périr ». Il finit pourtant par céder aux arguments de Viret et aux objurgations de Farel : « Plus mon esprit recule d’horreur devant cette charge et plus je me deviens suspect à moi-même… Non pas ce que je veux, ô Dieu, mais ce que tu veux ! » Longtemps après, racontant ses angoisses de cette époque : « Enfin », dit-il, « le regard de mon devoir, que je considérois avec révérence et conscience, me gagna, et fit condescendre à retourner vers le troupeau d’avec lequel j’avois été comme arraché ; ce que je fis avec tristesse, larmes, grande sollicitude et détresse, comme le Seigneur m’en est très bon témoin ».
On dépêcha à Worms, où il résidait alors, un héraut pour le chercher. Deux conseillers reçurent mission de l’installer dans la maison qu’on lui destinait. Les registres de la ville donnent d’intéressants détails à cet égard :
« Ordonné qu’il lui soit acheté du drap pour lui faire une robe… Fait mandement au trésorier de livrer pour la robe de Maistre Calvin, enclus drap et fourrure, huit écus soleil. Salaire de Maistre Calvin, lequel est homme de grand savoir et propice à la restauration des Églises chrestiennes, et supporte grande charge de passants : sur quoi résolu qu’il ait de gage par an cinq cents florins, douze coupes de froment et deux bossots de vin ».
Rentré à Genève, Calvin se garda bien de faire montre des appréhensions qu’il avait ressenties. Il demanda seulement au Conseil de « mettre ordre sur l’Église et que iceluy fust mis par écrit ». Quand, le dimanche suivant, il monta en chaire, il ne prononça pas le discours émouvant auquel beaucoup de personnes s’attendaient, ne fit pas la moindre allusion au passé, mais reprit simplement l’explication de l’Écriture au verset où il en était resté trois ans auparavant. Le peuple l’accueillit avec joie. « Il fut tellement reçu de singulière affection », dit Théodore de Bèze, « par ce pauvre peuple affamé d’ouïr son fidèle pasteur, qu’on ne cessa point qu’il ne se fût arrêté pour toujours » ; car le Conseil de Strasbourg avait d’abord refusé de faire plus que de le prêter aux Genevois ; il fallut de longs et laborieux pourparlers pour que Strasbourg consentît enfin à renoncer à le voir revenir.
Le second séjour de Calvin à Genève dura vingt-trois ans, soit jusqu’au jour de sa mort. Il n’y a pas lieu de s’y arrêter très longuement ; bien des traits rappellent le premier. Calvin développa encore les principes, affirmés dans l’Institution chrétienne, en profitant de ses expériences qui lui dictèrent quelque modération, sans que, pour cela, il transigeât sur ce qu’il envisageait comme essentiel, c’est-à-dire l’absolue soumission de la population entière à la doctrine évangélique, enseignée dans l’Écriture Sainte, sous peine, pour les récalcitrants, des châtiments les plus sévères. L’Église et l’État demeuraient étroitement unis, avec leurs rôles respectifs mieux délimités que par le passé ; le cas échéant, ils se prêtaient mutuel appui. Calvin mit un soin particulier à proclamer très haut et à maintenir intégralement l’autorité de la Parole de Dieu, guide de toute la vie quotidienne et base unique de toute prédication. Celle-ci devait toujours reposer sur un passage biblique dont les pasteurs n’avaient à s’écarter sous aucun prétexte, pour faire des digressions morales ou autres. Calvin leur recommandait d’être brefs et incisifs, d’éviter toutes les longueurs qui risqueraient de fatiguer les auditeurs. « Il y a une chose dont je veux parler », écrivait-il un jour à Farel. « On dit que la longueur des sermons est un sujet de plainte. Tu m’as dit toi-même plus d’une fois que tu voulois y veiller ; ne l’oublie pas, je t’en supplie… Et puisque ce n’est pas pour notre propre édification que le Seigneur nous appelle à monter en chaire, mais pour celle du peuple, il est de ton devoir de te modérer de telle sorte que la Parole de Dieu n’ait pas à pâtir de ce que tu auras lassé les gens ». Même observation sur les prières, bien que Farel, au dire de tous les contemporains, priât admirablement. « Il vaut mieux prier longuement en particulier, brièvement dans l’assemblée. Si tu attends de tous une ardeur égale à la tienne, tu te trompes ».
Calvin donnait aussi une grande importance au chant. « Certes », disait-il, « les oraisons des fidèles sont froides, si bien que cela doit nous tourner à grande honte et confusion. Les psaumes nous pourront inciter à élever nos cœurs à Dieu, et nous émouvoir à une ardeur tant de l’invoquer que d’exalter par louanges la gloire de son nom ». En attendant qu’on eût des cantiques en nombre suffisant, on chantait des Psaumes, traduits par Clément Marot et par Théodore de Bèze. Calvin avait un tel souci de ne jamais s’écarter du texte biblique qu’il fit imprimer, au bas de chaque page, la traduction exacte, en prose, du texte hébreu, ne voulant pas qu’on pût attribuer au psalmiste ce qui pouvait être dû aux exigences de la versification.
Dans tout ce travail d’organisation, Calvin trouva d’actifs collaborateurs parmi ceux qui avaient contribué à son retour à Genève. On est ému et reconnaissant à Dieu de ce qu’il suscita, en faveur de son œuvre, une pareille pléiade d’hommes, entièrement dévoués à la cause de l’Évangile. Ce noyau se maintint solide au milieu des orages qui surgirent ; le Seigneur ne resta donc pas sans témoins dans cette ville de Genève, souvent si rebelle à la vérité et si encline à méconnaître les bénédictions dont elle avait été l’objet.
Il est bon de préciser dans quelle mesure Calvin s’occupa de l’administration de la ville ; on se fait parfois des opinions exagérées à ce sujet. Son autorité resta essentiellement morale et ecclésiastique, mais on avait l’habitude de le consulter sur les matières les plus diverses, sans pour cela suivre nécessairement son avis. On s’adressait à lui quand il s’agissait de conclure un traité avec Berne, comme aussi sur l’introduction d’un nouveau moyen de chauffage ; on lui confiait volontiers la rédaction d’une note diplomatique ; on le chargeait même de négociations avec les États voisins. Il faut dire que la très haute culture de Calvin le désignait tout naturellement à des missions délicates. Mais on aurait tort de parler d’une « tyrannie » qu’il aurait exercée sur la cité. Souvent on ne se rangeait pas à ses conseils. Ses ouvrages étaient soumis à la censure, comme tout ce qui s’imprimait à Genève ; on lui imposait certaines corrections et il devait les accepter. En revanche, dans le domaine des mœurs, Calvin exerça une autorité incontestable, qui donna à la ville une physionomie tout à fait à part : plus de fêtes mondaines, de spectacles, de danses, de débauche ; le luxe est banni ; la simplicité règne dans les vêtements et à table ; les crimes, les délits, qui abondaient, se font rares. Tout respire l’ordre, l’honnêteté, la pureté, la décence, la piété.
Mais de nouveau Satan mit tout en œuvre pour entraver les efforts des défenseurs de la Parole de Dieu. Instruits par les fautes qu’ils avaient commises, les Libertins crurent de bonne politique de se tenir sur une réserve prudente, tout en suivant de près les actes du réformateur ; leur perspicacité, sans cesse en éveil, leur permit de tirer parti des fautes commises par Calvin dans l’application trop rigide et sans appel de son système. Ils surent exciter la population contre ce qu’ils taxaient d’atteintes portées aux anciennes libertés de Genève, mot juste en apparence, si la liberté consiste à faire tout ce qu’on veut, sans tenir compte de son prochain, ni surtout des enseignements de Dieu, mais foncièrement inique quand on considère sous son vrai jour l’œuvre de régénération morale que poursuivait Calvin, en montrant aux citoyens les sentiers du Seigneur et surtout en leur faisant voir où trouver le salut de leurs âmes.
Ce furent de nouveau des vexations sans nombre, imaginées par les Libertins pour entraver l’œuvre de Dieu : tapages, orgies nocturnes, débauche, rien n’y manquait. Un jour Calvin dirigeait une étude biblique ; devant lui se groupaient des centaines d’hommes, parmi eux nombre de futurs prédicateurs et de futurs martyrs. Soudain on entendit au-dehors un grand vacarme, des éclats de rire immodérés, des cris, des propos malsonnants, qui forcèrent Calvin à s’interrompre dans son exposé. C’étaient une vingtaine de Libertins qui donnaient, par haine contre le réformateur, un échantillon de leurs allures et de ce qu’ils appelaient la liberté. Contre de pareils forcenés qui, à leur honte, assistaient encore aux services religieux, Calvin n’avait qu’une arme à employer, celle de l’excommunication. Il en usa et il en résulta un orage tel qu’il s’attendit à une nouvelle sentence d’exil. Il l’annonça dans une de ses prédications où il avait pris pour sujet les adieux de Paul aux Éphésiens (Actes 20:17-38) et tout l’auditoire fondit en larmes quand il termina par les paroles mêmes de l’apôtre : « Je vous recommande à Dieu et à la parole de sa grâce ». Le Seigneur intervint en faveur de son serviteur ; il inclina les cœurs des magistrats à une plus juste compréhension des événements et Calvin sortit grandi de cette dure épreuve.
La question des réfugiés servit de nouveau prétexte à la haine des Libertins. Genève considérait comme un devoir et un honneur d’accueillir avec une généreuse hospitalité les nombreux fugitifs de France « pour cause de religion » qui venaient lui demander assistance ; à beaucoup elle accordait le droit de bourgeoisie. Or les Libertins s’indignaient de les voir se multiplier dans la ville ; ils ne comprenaient rien à ce pieux héroïsme qui leur avait fait quitter châteaux et terres pour devenir simples sujets d’une toute petite république et se soumettre à ces ordonnances rigides dont eux, bourgeois, ne voulaient pas. Quant à ceux qui gagnaient leur vie du travail de leurs mains, on ameutait contre eux les artisans en leur faisant redouter une concurrence ruineuse, reproche des plus immérités, car, partout où ils s’établirent, ces réfugiés apportaient, avec l’exemple d’un travail consciencieux et persévérant, des procédés nouveaux. Le Seigneur permit qu’ils fussent ainsi en riche bénédiction matérielle à leur entourage. C’est lui encore qui réduisit à néant les odieuses machinations des Libertins contre ces nobles témoins de la vérité. L’émeute ourdie contre eux avorta piteusement. Les révoltés eurent beau crier et faire crier que les réfugiés allaient saccager la ville ; les citoyens ne s’émurent pas ou du moins ne s’émurent que pour aller grossir les rangs des amis de l’ordre. Les Libertins semblaient avoir pris à tâche de ne mériter aucune indulgence. Plusieurs d’entre eux subirent la peine de mort ; d’autres avaient fui ; le reste fut exilé.
Au plus fort de ce conflit éclata l’affaire de Michel Servet. Espagnol d’origine, il avait, dans plusieurs ouvrages, énoncé des théories fort désordonnées, matérialistes et panthéistes, et contestait la doctrine de la Trinité. En politique il s’affichait comme un révolutionnaire. Établi à Vienne en Dauphiné, il n’avait échappé que par une fuite précipitée à une sentence de mort par le feu, formulée par le tribunal catholique. Plus tard on le trouve à Genève. Calvin le signala aussitôt à la justice comme un individu dangereux. Il s’ensuivit un long procès au cours duquel on donna à l’accusé toutes les possibilités de se défendre et aussi de se rétracter. Il les repoussa, affichant une intransigeance hautaine et s’en prenant surtout à Calvin qu’il accabla d’outrages. « Misérable ! » s’écria-t-il, « tu ne sais ce que tu dis ; tu persistes à condamner ce que tu n’entends point. Penses-tu étourdir les juges par ton aboy ? Tu as l’entendement confus, en sorte que tu ne peux entendre la vérité. Tu en as menti, tu en as menti, tu en as menti, calomniateur ignorant ! »
Un tel entêtement entraînait une condamnation, et d’après la jurisprudence contemporaine c’était la mort. Mais, avant de se prononcer, les juges, sentant la gravité des circonstances, prirent l’avis des autorités de Bâle, Berne, Schaffhouse et Zurich. Leurs réponses, unanimes, se résument dans celle de Zurich : « Vous ne laisserez venir en avant la méchante fausse intention de votre dit prisonnier, laquelle est totalement contraire à la religion chrétienne, et donne de grands scandales ». Le Conseil de Genève se rangea à cette opinion et Servet fut brûlé vif.
On a violemment exploité cette affaire contre Calvin ; il s’est expliqué lui-même en ces termes : « Depuis que Servet fut convaincu de ses hérésies, je n’ai fait nulle instance pour le faire condamner à mort ; et de ce que je dis non seulement toutes gens de bien me seront témoins, mais aussi je dépite (je défie) tous les malins qu’ainsi ne soit ». Une fois la sentence prononcée, il insista vivement, mais sans succès, pour que le coupable fût décapité. On déplore néanmoins que, versé comme il l’était, dans les Écritures, il n’ait pas mis à profit cette exhortation du Seigneur : « Soyez miséricordieux, comme aussi votre Père est miséricordieux ; et ne jugez pas, et vous ne serez point jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez point condamnés » (Luc 6:36-37). Une fois de plus, il faut faire ici la part de l’esprit du siècle ; en présence des bûchers qui, en France surtout, s’allumaient de tous côtés, on comprend que la notion de tolérance ait eu peine à se frayer un chemin. Tout en réprouvant ces procédés, soyons reconnaissants de ce que nous en apprenons : ayons en horreur le mal, les fausses doctrines, sous quelque forme qu’elles se présentent, et prenons pour règle de conduite ces mots de 1 Jean 2:6: « Celui qui dit demeurer en lui, doit lui-même aussi marcher comme lui a marché ».
Ces conflits incessants, le travail énorme qui lui incombait ne contribuèrent pas peu à aggraver l’état de santé de Calvin, qui avait toujours été frêle. Après avoir eu la douleur de voir mourir en bas âge ses trois enfants, il eut celle, plus poignante encore, de perdre sa femme au bout de neuf ans à peine de mariage. « J’ai perdu », écrit-il à Viret, « l’excellente compagne de ma vie, celle qui ne m’eust jamais quitté ni dans l’exil, ni dans la misère, ni dans la mort. Elle m’estoit une aide précieuse, ne s’occupant jamais d’elle-même… Je comprime ma douleur tant que je puis ; mes amis font leur devoir, mais eux et moi, nous gagnons peu de chose. Tu connois la tendresse de mon cœur, pour ne pas dire sa foiblesse ».
Quoique jeune encore (il n’avait que trente-neuf ans), Calvin ne contracta pas de nouvelle union et se consacra avec d’autant plus d’ardeur aux tâches multiples qui lui incombaient. Par les nombreux réfugiés qui affluaient à Genève, par les relations qu’il avait nouées au cours de ses voyages en Suisse, en France, en Allemagne, en Italie, il se tenait au courant de tout ce qui concernait la Réforme dans l’Europe entière. Cette préoccupation à elle seule l’entraînait à une correspondance prodigieuse dans laquelle il faut comprendre les lettres innombrables, empreintes d’une profonde sympathie, qu’il adressait à ceux qui souffraient pour l’Évangile.
Calvin a beaucoup publié. À côté de l’Institution chrétienne qu’il remania sa vie durant, en la développant à chaque nouvelle éditions (*), et de nombreux écrits de controverse, il convient de citer ses commentaires sur presque tous les livres de la Bible, pleins de simplicité, de sagesse, de sens pratique. « Je sais », disait-il lui-même, « combien plusieurs trouveroient mieux à leur goût qu’on fît un amas de beaucoup de matières, d’autant que cela a grand lustre et acquiert bruit à ceux qui le font ; mais je n’ai rien en plus grande recommandation que de regarder à l’édification de l’Église. Dieu, qui m’a donné le vouloir, fasse par sa grâce que l’issue en soit telle ! ». Son étude sur le livre de Job surtout eut de son temps une grande réputation ; Coligny se la faisait lire et relire. Pour ces hommes vivant parmi tant de troubles, Job était comme la personnification de ces « tristesses, craintes, douleurs, doutes » dont le cœur humain est assailli. Un de ses derniers soucis, une grande joie aussi, fut la fondation de l’Académie de Genève.
(*) La première édition comprend six chapitres, la dernière quatre-vingts.
Calvin vécut toujours dans une austère simplicité, soucieux de n’imposer à personne la moindre dépense superflue en ce qui le touchait. C’est le trait que le pape Pie IV se plut à reconnaître en lui, lorsqu’il apprit sa mort : « Ce qui a fait la force de cet hérétique », disait-il, « c’est que l’argent n’a jamais été rien pour lui ». Le Conseil de Genève a peine à lui faire accepter, de temps à autre, un cadeau de vin ou de bois. Même dans les bonnes années, c’est tout juste s’il noue les deux bouts, « vu cette grande charge de passants », écrit-il, mais il ajoute : « Je ne dis point cela pour me plaindre. Dieu est bon envers moi, puisque j’ai tout ce qui suffit à mes désirs ».
Ses maux s’aggravaient. Douleurs à la tête et aux jambes, maux d’estomac, crachements de sang, la respiration pénible, la goutte et la pierre, rien ne manquait à ce long supplice et, au début de 1564, on se rendit compte qu’une issue fatale n’était pas douteuse. En février, tandis qu’il prêchait, une toux violente lui coupa la parole et sa bouche se remplit de sang. Les médecins lui interdirent tout service public, mais il continua à travailler dans son cabinet, malgré les instances de ses amis. « Sa réplique ordinaire était qu’il ne faisoit comme rien ; que nous souffrissions que Dieu le trouvât toujours veillant et travaillant à son œuvre comme il pourrait, jusques au dernier soupir ».
Sentant la fin approcher, il désira parler encore une fois aux magistrats et leur demanda audience. Le Conseil décida de se transporter en corps dans l’humble maison de la rue des Chanoines, où l’on vit arriver, dans toute la pompe des cérémonies publiques, les vingt-cinq seigneurs de la cité. Leurs registres ont conservé le résumé des paroles de Calvin : il les remercia « de ce qu’il leur avoit plu lui faire plus d’honneur qu’il ne lui appartenoit, les priant de l’excuser d’avoir fait si peu au prix de ce qu’il devoit tant en public qu’en particulier, et estimant que messeigneurs l’ont supporté en ses affections trop véhémentes, auxquelles il se déplaist, et dans ses vices, comme Dieu a fait de son côté ». Puis il leur tendit la main. « Je ne sais », dit Théodore de Bèze, « s’il eût pu advenir un plus triste spectacle à ces seigneurs qui le tenoient tous, et à bon droit, quant à sa charge comme la bouche du Seigneur, et quant à l’affection comme leur propre père, car il en avoit connu et dressé une partie dès leur jeunesse ».
Le lendemain il voulut voir les pasteurs. Il leur tint un discours « dont la substance estoit qu’ils ne perdissent pas courage ; que Dieu maintiendroit la ville et l’Église, bien qu’elles fussent menacées de plusieurs endroits. Que chacun se fortifiât en sa vocation ; que ce seroit pour nous rendre bien coupables devant Dieu si les choses, estant avancées jusqu’ici, venoient après en désordre par notre négligence… Il bailla la main à tous l’un après l’autre, ce qui fut avec telle angoisse et amertume de cœur d’un chacun, que je ne saurois même me le ramentevoir (rappeler) sans une extrême tristesse ».
Farel, le plus ancien des amis de Calvin, manquait auprès de son lit de mort. Il annonça son intention de venir le voir et persista à faire le voyage, bien que Calvin lui-même cherchât à l’en dissuader. « Bien te soit, très bon et cher frère », lui écrivit-il, « et puisqu’il plaist à Dieu que tu demeures après moi, souviens-toi de notre constante union dont le fruit nous attend au ciel, comme elle a esté profitable à l’Église de Dieu. Je ne veux pas que tu te fatigues pour moi. Je respire à grand-peine et j’attends d’heure en heure que le souffle me manque. Mais c’est assez que je vive et meure en Christ, qui est un gain pour les siens en la vie et la mort. Encore une fois, adieu, toi et tous les frères tes collègues ». Malgré ses quatre-vingts ans, Farel fit à pied le trajet de Neuchâtel à Genève, où il ne passa qu’une journée. Le lendemain, il prêcha, puis il prit le chemin du retour.
Les derniers jours de Calvin ne furent, nous dit son ami, qu’une prière continuelle. Souvent il répétait ces mots du Psaume 39:9: « je suis resté muet… car c’est toi qui l’as fait », ou ceux-ci d’Ésaïe 38:14: « Je gémissais comme une colombe ». Peu à peu « ses prières et consolations assidues » furent « plutôt soupirs que paroles intelligibles, mais accompagnées d’un tel œil que le seul regard témoignoit de quelle foi et espérance il estoit muni ». Le 27 mai « il sembla qu’il parloit plus fort et plus à son aise ; mais c’estoit un dernier effort de la nature ». Le soir, vers huit heures, il expira, et « voilà comme, en un même instant, le soleil se coucha et la plus grande lumière qui fust dans ce monde pour l’Église du Seigneur fut retirée auprès de lui ».
Les funérailles de Calvin se firent avec la plus grande simplicité. Il avait enjoint que tout se fît « à la façon accoutumée », c’est-à-dire qu’aucun monument ne s’élevât sur aucune tombe, quelque illustre que fût le défunt. La terre seule donc couvrit le cercueil de Calvin et il n’y eut d’autre épitaphe officielle que cette demi-ligne, écrite à côté de son nom sur le registre du Consistoire : « Allé à Dieu le samedi 27 ».
On se représente volontiers Calvin comme le législateur de la Réforme. Ce trait ressort des portraits qu’on a de lui et qui le montrent souvent avec l’index de la main droite levé, geste qui lui était familier et bien connu chez ceux qui cherchent à tout prix à s’imposer à leur interlocuteur. Son visage émacié, taillé en lame de couteau, son regard aigu et pénétrant font encore ressortir une intelligence portée à dominer au nom de la logique implacable dont elle est animée.
Calvin ne convoitait pourtant pas l’autorité personnelle. Son tempérament timide, réservé, le portait à s’effacer lui-même ; il se fût volontiers contenté de se tenir dans la coulisse, tandis que les autres se présentaient au combat. Non pas qu’il y eût chez lui le moindre soupçon de lâcheté ; la suite des événements prouva abondamment le contraire ; mais il lui manquait le caractère d’un guerrier d’avant garde. Ce n’est pas pour lui-même qu’il luttait, mais bien pour un principe essentiel qui inspira toute sa doctrine : celui de la souveraineté absolue de Dieu. Comme on l’a remarqué, pour Luther la demande capitale de la prière enseignée par Jésus à ses disciples était celle-ci : « Remets-nous nos péchés ». Pour Calvin c’est : « Que ton nom soit sanctifié ». Cette toute-puissance de Dieu se manifeste dans l’œuvre de la création, comme dans celle de la rédemption. De là à proclamer la prédestination il n’y avait qu’un pas. Selon Calvin, qui suivait ici plusieurs Pères de l’Église, Dieu aurait décidé par avance, au nom de sa souveraineté, lesquels d’entre les hommes seront sauvés, tandis que les autres ne le seront pas, ne pourront pas l’être. Ainsi le sort de chacun aurait été fixé dès l’éternité. Calvin entrevit ce que sa doctrine a de contraire à la grâce de Dieu qui « apporte le salut… à tous les hommes » (Tite 2:11) ; il l’offre à tous sans exception aucune. Conscient de cette difficulté insurmontable, Calvin déclare que c’est un « mystère » que l’homme ne saurait sonder. « Ce sont », dit-il, « choses que Dieu a voulu être cachées, et dont il s’est retenu la connaissance » ; c’est « la hautesse de sa sapience, laquelle il a voulu plutost adorée de nous que comprise et assujettie au sens humain ». Et il ajoute : « Nous disons que ce conseil, quant aux élus, est fondé en sa miséricorde, sans aucun regard de dignité humaine. Au c