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Au Désert
D. ALCOCK
Table des matières :
2 Chapitre 1 — Avant l’Assemblée
3 Chapitre 2 — Après l’Assemblée
8 Chapitre 7 — Un sanctuaire dans la forêt
9 Chapitre 8 — L’heure est venue, mais non pas l’homme
12 Chapitre 11 — Un dernier adieu
13 Chapitre 12 — Encore le Mazet
16 Chapitre 15 — Le capitaine de dragons
18 Chapitre 17 — La force des collines
20 Chapitre 19 — Un rêve et un chant
21 Chapitre 20 — Un paquet de lettres
22 Chapitre 21 — Le premier sermon
24 Chapitre 23 — Dieu le rendra
25 Chapitre 24 — Encore sur la tombe
AU DÉSERT est un récit non historique, mais situé dans un cadre historique et correspondant à des choses vécues et illustratives de la réalité (18° siècle).
Puisse la lecture de ce récit encourager beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles à marcher résolument dans le chemin de la foi. Nous vivons dans un temps bien différent de celui auquel nous ramènent ces pages, mais il est bon pour nous de savoir ce que nos devanciers ont souffert pour l’amour de Christ. Puissions-nous, comme eux, Le suivre fidèlement dans un monde qui ne Le connaît pas. «Tu as donné une bannière à ceux qui te craignent, pour la déployer à cause de la vérité» (Ps. 60:4).
Sur l’un des plateaux les plus élevés des Hautes-Cévennes, non loin d’un hameau appelé Cros, se trouvait, vers le milieu du dix-huitième siècle, une petite maison solitaire. Un étroit sentier, qui serpentait sur le flanc de la colline, conduisait au village, distant d’une lieue environ. Les pentes supérieures de la montagne, recouvertes d’une herbe rare et de quelques broussailles, formaient le premier plan de la vue étendue qu’on découvrait de là et, tout au fond, paraissant défier les cieux, les pics géants du Tanargue s’élevaient jusqu’aux nues.
La nuit du 11 octobre 1745 venait d’étendre son voile sur ce tableau. Tout le pays était recouvert d’une première couche de neige et la gelée avait suspendu de petits glaçons aux dernières feuilles du châtaignier géant qui ombrageait la chaumière. La pleine lune les faisait étinceler comme des diamants.
Des groupes de personnes des deux sexes et d’âge très divers gravissaient péniblement l’abrupt sentier et se dirigeaient vers la maisonnette. Tous ces paysans avaient une expression sérieuse et calme. On eût dit que, du plus âgé au plus jeune, ils n’avaient connu que des pensées graves.
Ce petit troupeau s’était réuni dans la demeure reculée de l’un de ses principaux membres pour aller prendre part à une assemblée qui devait se tenir assez loin de là. Ils allaient adorer Dieu de la seule manière qui fût possible à l’Église réformée de France de le faire, dans ce dix-huitième siècle qui s’enorgueillissait cependant de ses lumières et de sa tolérance. Tous ces hommes connaissaient les peines cruelles attachées par les lois de leur pays à la satisfaction de leurs besoins religieux. Pour avoir assisté, ne fût-ce qu’une fois, à l’une de ces assemblées, un homme était condamné aux galères à perpétuité, une femme était emprisonnée pour le reste de ses jours, et un enfant, garçon ou fille, était enlevé de force à ses parents et élevé dans un couvent.
Malgré cela, chaque nouvelle assemblée voyait accourir tous les fidèles, depuis le vieillard appuyé sur son bâton jusqu’au petit enfant que l’on initiait aux privilèges et aux périls attachés à la célébration du culte au Désert.
Deux femmes, l’une âgée, l’autre très jeune et portant un enfant dans ses bras, parlaient ensemble devant la porte de la maison.
— Nous devrions bientôt partir, dit la vieille. Il fait si froid ici ! Vous devriez rentrer le petit.
— Oh ! il ne risque rien ; voyez comme je l’ai chaudement enveloppé. De plus il est, pour son âge, l’enfant le plus robuste de la paroisse.
— Comment l’appellerez-vous ?
— Paul, comme notre ancien, M. Paul Plans, qui a été un père pour nous tous. Sans lui, je ne sais trop ce que nous serions devenus l’hiver dernier, pendant que mon mari était en prison.
— Votre mari, le pauvre homme, a chèrement payé votre mariage au Désert.
— Et cependant, mère Bonin, quelles ont été ses premières paroles quand il fut remis en liberté et qu’il revint chez nous ? Il prit dans ses bras l’enfant que Dieu nous avait envoyé en son absence et me dit : «Femme, avec l’aide de Dieu, aucune autre main que celle qui a béni notre mariage ne baptisera notre enfant».
— Ce sera donc notre cher pasteur, M. Roux. Il sera, je crois, des nôtres ce soir.
— Je le crois aussi. Mais voici l’ancien, le père Brissac, il nous renseignera.
À cette époque-là, chaque paroisse protestante avait ses deux anciens, régulièrement choisis et nommés par le Synode.
En effet, un homme à cheveux blancs s’approchait, accompagné de sa femme, de leurs trois filles et de leur plus jeune fils.
— Bonsoir, Monsieur Brissac, dirent les femmes.
— Bonsoir, Madame Bonin ; bonsoir, Madame Chaumette, répondit le vieillard en se découvrant.
— Est-ce M. Roux qu’on attend ce soir ? demanda la plus âgée des deux femmes.
— Oui, si Dieu permet qu’il arrive jusqu’à nous. M. Plans est-il dans la maison ?
— Non, monsieur, le voilà là-bas qui parle à Jeannette.
Plans était le second ancien. Bien que jeune encore, il portait déjà les traces de la vieillesse. On disait alors que le Cévenol n’avait pas d’enfance : à douze ans, c’était un homme ; à quarante, un vieillard. Le visage ridé de Paul Plans portait une expression honnête et pensive. Il était auprès de sa fille, belle et sérieuse enfant d’une quinzaine d’années, quand son collègue s’approcha de lui.
— Pour sûr l’heure du rendez-vous n’est pas encore passée : voici Guillaume Vérien, le garçon le plus ponctuel de tout le pays, reprit Mme Chaumette, tandis qu’un jeune homme, à la figure pâle et au front étroit, s’avançait d’un pas rapide. Il salua ceux qui se trouvaient devant la porte et entra dans la maison.
— Voilà un garçon qui nous fait honneur à tous, dit Mme Bonin. Pauvre enfant ! Comme il est pâle. Il étudie trop. C’est grand dommage que ses parents le laissent aller à l’école de la paroisse ; mais les taxes sont lourdes, et tout le monde n’a pas le courage et la foi de votre mari, ma chère. On dit que Guillaume donnerait sa main droite pour étudier et devenir avocat ; mais qui lui délivrerait un certificat de catholicité, s’il était assez vil pour le demander ? Et, Dieu merci, il ne l’est pas. Ah ! c’est un brave enfant. Si seulement le mauvais garnement de notre cher M. Plans lui ressemblait.
— Oh ! mère, ne soyez pas si sévère pour René Plans. Je n’oublierai jamais comment il courut l’année passée sur la montagne à la recherche de l’agneau que nous avions perdu et avec quel empressement il venait de lui-même chaque jour, pendant que mon mari était en prison, pour nous puiser de l’eau et couper du bois.
— J’ignorais qu’il fût jamais allé quelque part de lui-même, si ce n’est à une mascarade. Il a terriblement chagriné son père, il y a deux ans, en se mêlant aux masques et en prenant part à leurs jeux impies.
— Je le sais trop bien, dit Mme Chaumette ; mais vous rappelez-vous quel aimable et gracieux enfant c’était il y a quelques années ? Ah ! c’était avant que sa bonne mère fût entrée dans son repos ! Quelle perte que celle d’une mère ! Mais où donc est-il ce soir ?
D’autres aussi se posaient la même question et non sans inquiétude. Enfin Paul Plans demanda :
— Mes amis, quelqu’un de vous a-t-il vu mon fils, ce soir ?
Tout le monde répondit négativement.
— Il y a quatre jours, reprit l’ancien, je l’ai envoyé à Privas. Il aurait facilement pu être de retour hier, et je l’attendais aujourd’hui au plus tard. Il connaissait nos projets. Dieu veuille qu’il ne lui soit rien arrivé.
Plans s’arrêta un instant, puis il ajouta
— Eh bien ! mes amis, l’heure est venue, partons !
Il y eut encore un court délai durant lequel les pasteurs s’assurèrent qu’aucun des fidèles n’avait sur lui une arme quelconque, car il était sévèrement interdit par les pasteurs de se rendre armé aux assemblées du Désert.
La longue procession se déroula alors le long des sentiers étroits et peu fréquentés conduisant vers les gorges profondes qui devaient, cette nuit-là, abriter le rassemblement des saints de Dieu persécutés. Par intervalle, on entendait retentir dans l’air tranquille de cette nuit d’automne, quelques strophes d’un chant solennel. Ce chant était repris par les habitants des hameaux environnants qui se rendaient par groupes isolés à la même assemblée.
Cette nuit-là, les cantiques de Sion étaient empreints d’un accent tout particulier de tristesse et de mélancolie.
Le 11 octobre, c’était un jeûne, non pas une fête, qui attirait les fidèles dans cette solitaire vallée des Cévennes, et la joie de se réunir une fois de plus était tempérée par de tristes souvenirs. Les protestants allaient passer, dans l’humiliation et la prière, le soixante-dixième anniversaire de la révocation de l’Édit de Nantes, fin d’une courte journée de prospérité douteuse et commencement d’une longue nuit d’angoisse, de tourments et de dure servitude.
Quel spectacle étrange offrit cette nuit-là un des ravins les plus silencieux et les plus désolés des Hautes-Cévennes ! Des voix rompirent le calme de ces solitudes et montèrent vers le ciel. Une foule nombreuse d’hommes, de femmes et d’enfants, assis, couchés ou debout, se pressaient au pied des rochers. Ils étaient immobiles et fixaient ardemment leurs regards sur le prédicateur qui pouvait être aperçu de tous de sa chaire de pierre.
La réunion durait depuis longtemps déjà, cependant les assistants ne manifestaient aucune fatigue : pas une paupière ne s’abaissait, personne ne paraissait sentir la froide gelée de la nuit. «La parole de l’Éternel était rare en ces jours-là».
Après une prière silencieuse, on avait prêté l’oreille à la lecture du saint Livre. Un millier de voix avait fait retentir les collines du chant des psaumes ; puis, pendant cinq quarts d’heure, les fidèles étaient demeurés suspendus aux lèvres du prédicateur, qui leur racontait comment le Seigneur Jésus avait, au désert, nourri la multitude affamée et leur rappelait qu’il était toujours le même et dressait encore dans le lieu désolé une table pour ceux qui désiraient se nourrir du pain de vie.
Dix-sept ans s’étaient écoulés depuis que le pasteur Jean Roux était entré dans le ministère, et jusqu’à ce moment-là il avait prêché Christ fidèlement et sans relâche dans sa province natale. Il avait été régulièrement investi de ses fonctions après avoir étudié à la Faculté de Lausanne et avoir reçu l’imposition des mains du corps des anciens. Dans le langage populaire, cette consécration était appelée : brevet de potence. Les lois, en effet, lois qui demeurèrent dans le Code jusqu’à la Révolution, vouaient au gibet tout ministre protestant surpris dans l’accomplissement de ses fonctions. Cependant la sombre perspective de ces persécutions n’empêcha point un grand nombre d’hommes de solliciter l’honneur d’annoncer l’Évangile, et Jean Roux, pasteur d’une église des Hautes-Cévennes, est l’un de ces courageux serviteurs de Christ dont le nom obscur sera peut-être oublié sur la terre, mais qui est inscrit dans les cieux.
Le sermon terminé, quelques enfants furent apportés afin qu’on leur administrât le baptême selon les rites simples et solennels adoptés dans l’église du Désert. Après cela vint la prière, dans laquelle des supplications étaient adressées à Dieu en faveur du roi, de toutes les autorités, — l’église persécutée n’oublia jamais de remplir ce devoir, — des personnes affligées, et de tout le peuple de Dieu.
Cette prière n’était pas encore terminée quand une partie de l’assemblée parut troublée par l’arrivée d’un retardataire. On trembla d’abord, puis une sourde irritation remplit les cœurs quand on reconnut le fils de Paul Plans, grand et beau garçon aux yeux noirs, frère jumeau de la grave Jeannette. Les paroles qui l’accueillirent après la prière ne furent rien moins que des éloges : «Te voilà, étourdi que tu es ! Quelle sottise viens-tu de faire ! René Plans, tu finiras mal si tu ne t’amendes !»
Le coupable parut embarrassé. Il regarda autour de lui dans l’espoir d’apercevoir son père auprès duquel il semblait désireux de s’excuser. Mais les anciens se préparaient maintenant à faire la collecte pour les pauvres, et René, faute de mieux, se tourna vers Mme Brissac :
— J’ai rencontré à l’auberge de Privas un jeune gentilhomme, officier de dragons, qui voulait me faire enrôler, bien que je n’aie pas l’âge. Il se rendait à Alais et m’a engagé à l’accompagner pour lui servir de guide. J’ai pensé qu’il n’y avait aucun mal à lui montrer son chemin jusqu’à Largentière. Je comptais, pour revenir, sur un raccourci qui, malheureusement, s’est trouvé le chemin le plus long que j’aie jamais suivi. Voilà la cause de ce retard que je regrette bien vivement.
La conversation fut interrompue par l’approche des collecteurs. Tout le monde donnait, même les plus pauvres. Mme Brissac avait deux couronnes en réserve pour cette réunion, et René, quelque léger qu’il fût, avait résisté aux tentations des boutiques de Privas pour conserver une livre. En la tirant de sa poche, il laissa voir une large pièce d’or qui éveilla la curiosité de Mme Brissac qui lui demanda d’où il la tenait
— Ce n’est pas un louis, Madame, répondit-il en la lui montrant, mais une médaille. Le jeune officier me l’a donnée quand nous nous sommes séparés en me disant : «Apportez ou envoyez-la moi, si vous avez besoin de mes services».
— Beaux discours et belles promesses ! Ces fiers gentilshommes en sont prodigues quand ils ont besoin de nous. Que ferait un officier de dragons si l’assemblée de cette nuit te mettait dans l’embarras ?
René défendit son nouvel ami avec une ardeur juvénile.
— Il me viendrait en aide, dit-il, il est plein de bonté et pas du tout fier. Vous seriez de mon avis si vous l’aviez vu.
— As-tu aperçu quelqu’une des sentinelles, en passant ? demanda quelqu’un.
— Oui, j’ai vu Guillaume Vérien. Il m’a dit que tout allait bien, mais je ne me suis pas attardé auprès de lui. J’avais déjà perdu une trop grande partie du service de cette nuit.
— Chut ! On va congédier l’assemblée.
Comme c’était jour de jeûne, le pasteur, avant de donner la bénédiction, récita une courte invocation composée pour des occasions semblables par le père et le restaurateur des églises du Désert, l’héroïque Antoine Court.
Les derniers mots de cette prière furent couverts par un long cri d’effroi, par la confusion et le bruit d’une fuite précipitée et par une décharge de mousqueterie. L’assemblée était surprise. Il serait difficile de dépeindre la scène qui se produisit alors. Les groupes de fidèles se dispersèrent soudain, s’éparpillèrent sur les montagnes et dans les vallées. Les soldats en poursuivirent quelques-uns et firent feu sur eux. Cependant ils ne cherchaient pas à faire des prisonniers. Tout leur désir était de s’emparer du pasteur, car sa tête était mise à prix : une récompense de mille couronnes était promise à celui qui le saisirait. Mais le troupeau, même dans ce moment de terreur, pensa à la sûreté de son berger plutôt qu’à la sienne propre.
La première pensée de René fut d’aller rejoindre son père et sa sœur, mais tout près de lui se trouvait la vieille Mme Brissac seule au milieu des femmes épouvantées. René prit sous sa garde ce groupe sans protecteur. Une force étonnante raffermit le bras du jeune homme, et un mâle courage remplissait son cœur tandis qu’il guidait, soutenait et parfois portait même tantôt l’une, tantôt l’autre des femmes, le long des sentiers escarpés qui conduisaient à leurs demeures.
— René ! René ! criait-on.
Tous levèrent vivement la tête et Mme Brissac, reconnaissant son fils, s’écria : C’est Jacques, Dieu soit loué !
— Nous sommes tous ici, Jacques ! s’écria René. Viens nous rejoindre. Le jeune Brissac arriva haletant : son visage était d’une pâleur mortelle.
— Le pasteur ? s’écrièrent les femmes.
— Sauvé, grâce à Dieu !
— Et ton père ? demanda Mme Brissac en tremblant.
— Mon père va bien... René, c’est le tien...
— Quoi ? s’écria René en lui serrant le bras, est-il pris ou blessé ?
— Blessé. Lui et quelques autres ont voulu parlementer pour donner au pasteur le temps de fuir ; les soldats ont fait feu, et une balle l’a atteint en pleine poitrine ; mais il vit.
Un cri déchirant s’échappa des lèvres de René.
— Chut ! René, fit Jacques. Hâte-toi ; tu peux encore arriver à temps.
Avec une force décuplée par le désespoir et qui semblait lui donner des ailes, René s’élança sur un sentier dont il n’aurait pas osé, en temps ordinaire, tenter l’ascension en plein jour.
— Descends, René, descends, tu n’arriveras jamais en haut, criaient les femmes. Mais René n’entendait pas, et quand, par un effort surhumain, il eut atteint le sommet, il ne savait de quel côté poursuivre sa course. Mais instinctivement il se dirigea avec autant de rapidité que ses jambes pouvaient le lui permettre vers le lieu où s’était tenue l’assemblée.
Il ne s’était pas trompé. Autour de l’ouverture d’une caverne, à l’entrée de la vallée, plusieurs hommes étaient debout. L’un d’eux s’avança et introduisit René dans la grotte.
La caverne était imparfaitement éclairée par une torche de résine qu’un des paysans tenait à la main.
Jeanne était là, pâle et immobile, le père Brissac aussi. Mais René ne vit rien, si ce n’est le visage du mourant. Il avait été déposé sur une couche formée de vêtements, sa profonde blessure avait été bandée et on avait humecté ses lèvres décolorées d’un peu de vin, mais tout cela sans résultat. René s’agenouilla à côté de son père et prenant dans ses mains la main glacée du martyr :
— Père, dit-il, parle, oh ! parle-moi une fois encore. Un mot, un seul mot !
Une faible pression de main répondit seule à ces paroles. Les lèvres de l’ancien devaient demeurer closes jusqu’au jour où les morts en Christ ressusciteront premièrement. Mais il y avait là Celui qui a dit : «Quand tu passeras par les eaux, je serai avec toi !» et qui tient ses promesses.
Le groupe éploré, réuni autour de la couche mortuaire, n’avait pas de temps à perdre en vaines lamentations. Il fallait agir, et sans retard. La main de fer de la persécution s’appesantissait même sur les morts. Ces mots bénis : «Après cela ils ne peuvent plus rien», pouvaient s’appliquer à l’âme rachetée, mais non à la dépouille mortelle.
D’une voix brisée par l’émotion, le vieux Brissac dit à Jeannette et à René que leurs amis jugeaient prudent de déposer les restes de leur père vénéré à l’endroit même où il était tombé.
Les jeunes gens n’osèrent s’opposer à cette mesure et la douloureuse tâche fut bientôt accomplie. Une courte et fervente prière prononcée par M. Brissac, au milieu des assistants, composa toute la cérémonie funèbre. Puis ils laissèrent le défunt reposer avec son Dieu et retournèrent dans leurs chaumières d’un pas triste et lent.
Il s’écoula quelque temps avant que les protestants de Cros apprissent le sort de leurs amis des villages environnants. Pour eux, sans compter Paul Plans, ils avaient six blessés — dont trois femmes — et trois prisonniers, parmi lesquels Guillaume Vérien, la sentinelle. Une seconde sentinelle, d’un hameau voisin, avait été tuée. Le plan de l’attaque avait été habilement combiné et exécuté. L’approche des soldats n’avait pas été connue à temps pour donner l’alarme. Les protestants savaient cependant qu’ils n’auraient pas été surpris de cette manière s’ils n’avaient été trahis, et ils supposaient bien que le traître ne pouvait être qu’un des leurs. Mais les soupçons étaient encore vagues.
La sympathie la plus tendre et la plus effective fut témoignée aux deux orphelins. Les Brissac les recueillirent chez eux et le vieillard leur servit de père. Un jour, l’ancien prit René à part et lui dit : Mon fils, je ne voudrais pas accroître ton chagrin, mais je dois te dire que le curé s’est informé de ton âge et de celui de ta sœur.
— Mon âge ! monsieur Brissac, en quoi cela le regarde-t-il
— Tu as plus de quatorze ans, n’est-ce pas ?
— J’en ai plus de quinze.
— Cela pourrait bien ne pas l’arrêter, s’il se mettait dans l’idée de vous inquiéter.
— Voulez-vous dire que nous pouvons être enlevés de vive force et enfermés, moi dans quelque collège de Jésuites et Jeannette dans un couvent ? demanda René rempli d’effroi.
— Oui, dit M. Brissac. Votre seule présence à l’assemblée suffirait pour justifier votre arrestation.
— Oh ! ce serait affreux !... pour Jeannette.
— Et pour toi aussi, mon enfant.
— Ils ne m’enverraient jamais dans une maison de Jésuites ; mon bras est assez fort pour me procurer une place au banc des rameurs, dit René, tandis qu’un feu sombre jaillissait de ses yeux noirs.
— Mon pauvre garçon, tu as encore beaucoup à apprendre, dit Brissac en soupirant.
Cette nouvelle alarme vint arracher René à l’apathie qui le gagnait peu à peu.
— Je vois, dit-il avec animation, je vois ce que nous devons faire. Je suis grand et fort. Nous allons retourner chez nous. Notre maisonnette est bien solitaire, — sa voix trembla — nous y serons cachés et nos ennemis finiront par nous oublier. Dans le cas contraire, ils trouveront un homme et une femme à qui ils ne pourront faire embrasser la foi des meurtriers de leur père.
— Mon fils, je crois que tu as raison. Nous vous aiderons dans tous les travaux où vous ne pourrez suffire.
Les orphelins éprouvèrent un certain soulagement à retourner dans leur demeure. La douleur de Jeannette était profonde mais résignée, sa foi simple et vivante.
Tout autre était René. Il ne pleurait ni ne se lamentait, mais il nourrissait au fond de son cœur un amer désespoir. Il s’exagérait ses fautes, la dernière surtout, dont il n’avait pu obtenir le pardon. Il se répétait souvent : «S’il avait pu me dire un seul mot !... je supporterais mon chagrin». Mais il ne cherchait ni consolation, ni conseil. Il semblait qu’une seule nuit eût transformé l’insouciant garçon en un homme sombre et taciturne. Il vaquait à ses travaux journaliers avec l’application de l’âge mûr, mais sans l’élan et l’énergie qui appartiennent d’ordinaire à la jeunesse.
Les protestants avaient coutume de suspendre leurs travaux les jours des fêtes catholiques. Cette mesure de prudence leur était prescrite par les synodes. Les jeunes protestants de Cros profitèrent donc du jour de la Toussaint pour apporter à René et à Jeannette une provision de bûches de bois pour l’hiver. Ce n’était pas la première marque de sympathie accordée aux orphelins depuis leur retour chez eux. Jacques Brissac, en particulier, était plein de zèle pour leur venir en aide. Il ne se passait pas de jour sans qu’il prît le chemin de la maisonnette. Jacques et René étaient bons amis. Cependant ce n’était pas seulement pour voir son camarade que le premier s’accordait comme récréation, après son travail de la journée, une promenade d’une lieue.
Les deux amis se trouvèrent un instant seuls sous le hangar.
— René, dit Jacques, après s’être assuré qu’aucune oreille indiscrète ne pouvait l’entendre, René, j’ai quelque chose à te dire.
— Quoi donc, Jacques ?
— Tu garderas fidèlement mon secret, n’est-ce pas ? Je sais, du moins je crois savoir, qui est le traître parmi nous. C’est un de nos voisins et même un...
— Arrête ! interrompit René avec véhémence, je t’en supplie, arrête ! N’articule pas son nom, Jacques ! je serais tenté de le tuer : il a vendu la vie de mon père !
Jacques, étranger lui-même à toute émotion violente, regardait son ami avec étonnement.
— Mon cher, dit-il, je n’avais pas la moindre intention de te faire de la peine. Tu devrais demander à Dieu le secours de son Esprit pour qu’il te préserve de toute mauvaise pensée. Rappelle-toi...
Jacques ne put achever.
— Le goûter est prêt, dit Jeannette, en se montrant sur le seuil.
Durant le frugal repas de châtaignes rôties, de fromage et de noix, arrosé de vin blanc, René ne laissa point percer son émotion. Mais, quand les hôtes eurent pris congé, et qu’il eut aidé à sa sœur à remettre de l’ordre dans la chaumière, René dit à la jeune fille :
— Je vais me promener, ne m’attends pas pour le souper.
— Où vas-tu ? demanda-t-elle.
Pour toute réponse il se contenta de l’embrasser. Elle comprit et le regarda, les yeux pleins de larmes, s’éloigner rapidement.
Un épais brouillard descendait de la montagne et enveloppa bientôt René ; mais il ne s’en aperçut pas. Un seul lieu avait maintenant quelque attrait pour lui. Il l’atteignit enfin, se jeta sur l’herbe épaisse, parsemée de touffes de buis et de romarin, qui recouvrait la tombe de son père, et donna libre cours à sa douleur.
Pendant ce temps un voyageur, vêtu en paysan d’une grossière veste de serge, ayant un bâton à la main et un bissac sur l’épaule, arriva au même endroit. Ce n’était certainement pas le hasard qui l’avait amené là, car aucune route conduisant à une habitation ne traversait cette vallée retirée.
En apercevant René, l’étranger s’arrêta et parut un moment sur le point de passer outre. Si le chagrin du jeune homme eût été plus silencieux, le nouveau venu ne l’aurait pas troublé ; mais il connaissait la douleur sous toutes ses formes. Les sanglots convulsifs, l’agitation, l’attitude tout entière de l’affligé, lui fit deviner chez celui-ci un cœur insoumis. Il s’approcha et lui posa doucement la main sur l’épaule. René tressaillit, leva la tête et parut confus, puis irrité, car l’idée lui vint que quelqu’un du village l’avait suivi. Qui donc osait le troubler dans un pareil moment ? Mais un simple regard le convainquit qu’il avait affaire à un inconnu.
— Mon enfant, dit l’étranger, ce n’est pas ton père qui est couché là.
René se redressa et regarda de nouveau son interlocuteur. Le visage penché vers lui était encore jeune, mais les fatigues et la souffrance y avaient tracé des rides prématurées. Son expression dominante était la paix, non pas ce calme superficiel qui règne où il n’y a jamais eu de luttes, mais la paix profonde qui s’acquiert dans les combats et qui accompagne la victoire. Ses traits étaient beaux et nobles, René comprit que c’étaient ceux d’un homme en qui il pouvait avoir confiance. Le paisible regard de l’inconnu le captivait sans qu’il s’en doutât et apaisait son âme agitée.
Il répondit tristement :
— Monsieur, je suis René Plans ; c’est bien ici la tombe de mon père.
— Et cependant, il n’y a rien là, si ce n’est le vêtement devenu hors d’usage et mis de côté. Regarde plus haut, là où ton père est allé habiter auprès du Seigneur.
— Je sais qu’il est au ciel, mais cela ne me suffit pas, je ne puis me résigner à cette séparation.
— René, ton père n’est pas mort.
Le jeune homme ne répondit pas, et l’étranger reprit d’une voix douce et affectueuse
— Ne connais-tu pas Celui qui a dit : «Quiconque vit, et croit en moi, ne mourra point, à jamais ?
— Tout le monde dit cela, mais ces paroles n’ont aucun sens pour moi, dit René d’un ton amer. — Il lui était plus facile de découvrir à cet étranger qu’à ses anciens amis les ténèbres et l’incrédulité qui remplissaient son cœur.
— On me dit qu’il n’est pas mort, qu’il dort, comme si cela n’était qu’un sommeil ! Ceux qui dorment, on peut les éveiller ; s’il arrive qu’on soit demeuré en retard et qu’on n’ait pu leur dire : Bonne nuit ! ou pardon ! on se console dans la pensée que le matin sera bientôt là et que les torts de la veille seront réparés. Mais cet affreux abîme de la mort, pas un mot ne le franchit, plus de rapports avec ceux qui sont de l’autre côté ! nous écoutons et nous n’entendons rien ; nous regardons et nous n’apercevons rien. Partout le silence et l’obscurité. Oh ! monsieur, la mort est terrible !
— La mort est terrible, répéta l’inconnu et son regard disait qu’il l’avait vue face à face ; mais celui qui vit et croit en Christ ne mourra jamais.
— Oh ! je me rappelle ces mots et je les crois vrais. Je prononce des paroles vaines, blasphématoires peut-être ; mon père est dans la paix, je ne saurais en douter. Mais je l’avais affligé ; j’étais étourdi, insouciant ; je lui causais souvent de l’inquiétude. La veille de sa mort, je lui avais désobéi ; pour me passer une fantaisie, j’avais négligé ses derniers ordres, et maintenant je ne puis implorer son pardon, maintenant la tombe nous sépare.
— Tu as l’éternité devant toi. Vis donc ! afin que la bonne semence de ses enseignements porte des fruits en toi, pour la gloire de Christ.
— Et si j’étais parmi les maudits ? Des pensées coupables m’assiègent souvent quand je réfléchis à la trahison dont il a été victime. Il me semble quelquefois que la vie ne m’est utile que pour le venger.
René parlait avec une farouche énergie, laissant déborder tous les sentiments de son cœur dans un de ces soudains épanchements que provoque souvent chez les jeunes gens la tendre caresse d’une main amie.
— Tu sais qu’il est mal de se venger, que tu devrais pardonner à tes ennemis, et, ce qui est plus difficile, à ceux de ton père. Qui t’a appris cela ?
— Tout le monde le sait : «Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés».
— Tu as appris l’oraison dominicale au rebours ; tu es allé à la fin avant d’en connaître les premiers mots. Comment commence-t-elle ?
— «Notre Père qui es aux cieux», dit René machinalement.
— Apprends cela, dis : «Notre Père... mon Père» ; ce mot t’expliquera le reste.
René demeura un instant pensif, puis il reprit tristement :
— Je ne puis pas dire : mon Père. Cela peut être vrai, mais je ne le sens pas.
— Lève les yeux, le soleil est au-dessus de ta tête.
— Vous plaisantez, monsieur, le brouillard est épais, il n’y a pas de soleil aujourd’hui.
— Pas de soleil ! alors, comment se fait-il que tu voies mon visage ?... mon enfant, ceci est une image. L’amour de Dieu brille sur nous, autour de nous, bien que l’ignorance et le péché, ainsi qu’un brouillard, le dérobent à nos yeux. Néanmoins nous sommes certains de sa présence, car les choses terrestres elles-mêmes, qui ne sont qu’un faible reflet de cet amour ne pourraient exister sans lui. Si tu étais arrivé à temps pour te jeter aux pieds de ton père et solliciter son pardon, t’aurait-il repoussé ? Ton cœur répond non. Il aurait ouvert les bras pour te recevoir, et ainsi...
Les sanglots déchirants de René interrompirent ses paroles. La tempête se préparait depuis longtemps, elle fut violente. L’étranger n’essaya point d’arrêter ces larmes, il attendit que l’émotion s’apaisât d’elle-même. Alors il dit :
— Tu as raison de pleurer sur le trésor que tu as perdu ; tu n’en trouveras jamais un plus précieux sur la terre. Mais souviens-toi que l’amour de ton père n’était que l’ombre de celui qui accueillit l’enfant prodigue.
— Ah ! dit René à travers ses larmes, combien je désirerais que Dieu eût pitié de moi.
— Ce désir prouve qu’Il l’a déjà fait. Jamais encore personne n’a levé les yeux vers Lui sans avoir d’abord été l’objet de sa tendre sollicitude. Dis-moi, est-ce l’agneau égaré qui cherche le berger, ou le berger qui va à la recherche de son agneau ? Toi-même, n’es-tu jamais allé chercher une petite brebis perdue et ne l’as-tu pas trouvée, fatiguée, affamée, peut-être meurtrie ? Dès qu’elle t’a aperçu, elle s’est sentie sauvée et n’a plus eu qu’à se laisser porter sur ton épaule et ramener au bercail.
— Priez pour moi, monsieur le pasteur...
— Pour toi et avec toi, si tu le veux, répondit l’étranger. Et ils s’agenouillèrent sur l’herbe.
Ce fut pour René sa première prière réelle et fervente ; il ne put jamais s’en rappeler exactement les termes, mais il sentit qu’elle frappait directement l’oreille attentive du Père qui est aux cieux.
Quand ils se relevèrent, ils restèrent un instant silencieux. Tout à coup les yeux de René brillèrent d’une subite inspiration.
— Monsieur le pasteur, dit-il, puis-je vous adresser une demande ?
— Qu’est-ce qui te fait supposer que je suis un pasteur ? dit l’étranger au lieu de répondre.
— Oh ! il est facile de le deviner.
— Je ne le nie point et je crois pouvoir prévenir ta question. Tu allais me demander de quel droit, moi, un étranger, j’ai cherché cet endroit et suis venu le visiter comme la tombe d’un ami vénéré. Asseyons-nous sur cette pierre et je te le dirai.
Ils s’assirent et le pasteur reprit :
— Savais-tu que ton père avait été un des anciens choisis pour représenter les églises des Hautes-Cévennes au Synode général de l’année passée ?
Cette question n’était pas oiseuse. Les réunions du mémorable Synode de 1744 furent entourées de tant de mystère qu’un délégué aurait pu cacher, même à ses enfants, le vrai motif de son périlleux voyage. Mais René répondit :
— Nous le savions, monsieur, et par ses descriptions nous avons appris à connaître plusieurs des hommes vénérables qu’il y avait rencontrés.
— Il n’est pas étonnant qu’il aimât à s’étendre sur un pareil sujet, dit le pasteur avec enthousiasme. J’étais le plus jeune de cette assemblée, et cependant je n’espère pas en voir une semblable jusqu’au jour où je verrai la grande assemblée des premiers-nés, de ceux dont les noms sont inscrits dans les cieux. Il était là, celui que les enfants de nos enfants honorent comme le père des églises du Désert, M. Antoine Court, qui n’a pas reculé devant les dangers d’un long voyage pour venir de Suisse nous consoler et nous exhorter. Là se trouvait aussi notre bien-aimé M. Roger, l’apôtre du Dauphiné, dont la tête avait blanchi sous un labeur incessant de quarante années au service de son Maître. Son front est aujourd’hui ceint d’une bien plus précieuse couronne, celle du martyre.
— Mon père nous parlait souvent de lui, et nous connaissons le récit de sa mort : elle a été glorieuse, triomphante.
— Oui, dit le pasteur avec un peu de tristesse dans la voix, tous n’ont pas cet honneur. Ceux que Christ appelle à prendre leur croix et à le suivre marchent beaucoup plus près de lui. Ils mettent leurs pieds sur l’empreinte de ses pas ; ils boivent sa coupe. Leur joie dans cette communion est un mystère que peut connaître celui-là seul qui y participe. Nous qui suivons de plus loin, nous remercions le Seigneur de ce qu’il place sous nos yeux leurs sublimes exemples. Mais, reprit-il après une pause, c’est de ton père que je voulais te parler. Dans nos colloques, ses paroles étaient rares, mais toujours pleines de sagesse. Quelquefois, dans nos réunions du soir, il abandonnait sa réserve et causait librement avec quelqu’un de nous. Je me rappelle une de ces conversations qui peut avoir de l’intérêt pour toi.
— Oh ! dites-moi tout ce qui se rapporte à lui ! dit René d’un ton pressant.
— Un soir, comme nous parlions des souffrances que diverses familles ont subies pour l’amour de la vérité, il nous dit que trois de ses parents (*) — son père et deux de ses oncles — avaient péri sur la roue ou le gibet.
(*) Pierre, Étienne et Paul Plans.
— Je connaissais l’histoire de leur martyre lorsque je n’avais encore que six ans, dit René. Ils étaient tous ministres de l’Évangile. C’est Paul Plans qui était mon grand-père. Il fut exécuté à Montpellier, avec son frère Étienne, en 1692 ; mon père n’était alors qu’un enfant.
— Quelques-uns d’entre nous qui connaissaient la sagesse de ton père, reprit le voyageur, firent la remarque que lui-même aurait dû être pasteur. Il répondit avec modestie qu’il n’avait pas l’éducation nécessaire ; mais il ajouta : «J’ai un fils unique, un garçon vif et intelligent ; si Dieu voulait le prendre, le consacrer et l’employer à son œuvre, il accomplirait l’un des vœux les plus ardents de son serviteur». Voilà, René, les paroles que je l’ai entendu prononcer.
Les yeux de René se remplirent de larmes. Pendant un moment il demeura silencieux, puis levant la tête, il dit :
— Cependant ce n’est pas là ce que j’allais vous demander, monsieur. Où avez-vous l’intention de coucher ce soir ?
— Sous la voûte céleste, répondit gaiement le pasteur, comme si la bruyère était la couche la plus mœlleuse et le firmament l’abri le plus confortable que l’on pût désirer par une froide nuit de novembre. Il devait s’en contenter bien souvent.
— Non, monsieur, dit René, je vous en supplie, venez à la maison, vous y serez en sûreté, je vous le garantis. M. Roux et M. Gabriac ont passé plus d’une fois la nuit chez nous. Accordez-nous cette faveur, à ma sœur et à moi, pour l’amour de mon père.
Personne mieux que René ne savait ce que pouvait leur coûter l’hospitalité qu’il offrait ainsi.
Le pasteur considéra avec affection le jeune et beau visage tourné vers lui d’un air suppliant.
— J’accepterais avec joie ton offre généreuse, dit-il, mais je ne le puis. J’ai été mandé en toute hâte par mon ami, M. Gabriac, qui est malade et incapable de se rendre à diverses assemblées où il est attendu. Cros est bien en dehors de ma route, et j’ai déjà perdu ou du moins dépensé plus de temps que les circonstances ne me le permettaient. Maintenant il faut que je me hâte. Mais, René, veux-tu vraiment me rendre un grand service, quoiqu’il puisse t’en coûter un peu ?
— Oh ! monsieur, bien volontiers.
— Es-tu jamais allé à Saint-Agrève, dans le Vivarais ?
— J’y fus avec mon père, il y a deux ans ; j’en connais le chemin.
— N’as-tu pas remarqué, à deux lieues de la ville, une ancienne ferme, dans une vallée fertile, entourée de pommiers et de cerisiers ?
— Je ne me souviens pas de l’avoir vue, mais je la trouverai ; fiez-vous à moi.
— Tu demanderas le Mazet, la ferme de Jean Meniet, dit Rochette. Qui que ce soit te l’indiquera.
— Bien, monsieur, et ensuite ?
— Dis à Meniet ou à sa femme, mais à eux seuls, que celui qu’ils attendent ne peut y aller dans ce moment-ci ; qu’il sera auprès d’eux, Dieu voulant, au commencement du mois prochain. En faisant cela, René, tu épargneras à mes parents beaucoup d’anxiété. Ne me voyant pas venir et n’ayant pas de mes nouvelles au temps convenu, ils en concluraient qu’il m’est arrivé malheur.
— Je n’aurai jamais fait une commission avec plus de plaisir. Je vais partir sur-le-champ.
— Ne fais rien de semblable, dit le pasteur en souriant ; tu aurais à passer la nuit sur la route, tandis qu’en partant demain de bonne heure, tu pourras coucher au Mazet et revenir le lendemain, si tu parviens à échapper si tôt aux mains de mon beau-frère dont le plus grand plaisir est de recevoir des étrangers sous son toit.
— Êtes-vous sûr, monsieur, qu’ils comprendront ?
— Parfaitement sûr ; comme mot d’ordre, rappelle-leur ma devise : «L’Éternel est mon berger». L’étranger remercia cordialement René, puis se leva et se dirigea vers le couchant.
— Permettez-moi de vous accompagner un peu, dit le jeune garçon.
— Oui, mais seulement jusqu’au sommet de cette colline. Le voyage dont tu as bien voulu te charger est long et tu dois ménager tes forces pour demain.
René, bien qu’il fût lui-même un agile montagnard, eut de la peine à régler son pas sur le pas élastique du jeune pasteur. Ils atteignirent bientôt l’endroit où ils devaient se séparer. Ils s’arrêtèrent et le voyageur, montrant le paysage qui se déroulait autour d’eux, s’écria :
— Regarde, René !
La vue était ravissante, en effet. Le brouillard ne rampait plus sur la terre, il s’était élevé et formait dans les airs un vaste dais de nuages, et au travers d’une déchirure qui allait toujours s’élargissant, on apercevait le beau ciel cévenol, remarquable par son azur pur et foncé, comme si Dieu eût voulu porter la pensée de ses enfants persécutés sur la splendide demeure qu’il leur avait préparée dans les tabernacles éternels. À l’occident, le soleil triomphait du brouillard et se montrait pareil à un globe de feu, entre les nuages et les collines lointaines. Ses rayons obliques qui laissaient dans l’ombre une partie de la campagne, brillaient dans la vallée sur les feuilles humides des chênes verts et sur la tombe du martyr.
— Séparons-nous maintenant, René, dit le pasteur, suis l’exemple de ton père, mets ta confiance en Dieu, et le Seigneur sera toujours avec toi. Au revoir !
À ces mots, il partit ; mais se retournant aussitôt, il embrassa le jeune homme, selon la coutume patriarcale de ces paysans.
— Au revoir, monsieur, dit René ; et il ajouta en lui-même : où et quand ?
Il demeura un moment immobile, suivant des yeux son nouvel ami jusqu’à ce qu’il eût disparu, et prêtant l’oreille au chant de plus en plus faible du psaume par lequel le pasteur élevait son âme à Dieu tout en cheminant :
C’est mon berger qui me garde et qui m’aime... Dieu me conduit par sa bonté suprême ;
René avait entendu bien des fois les vérités que le pasteur du Désert lui avait rappelées sur la tombe de son père. Depuis sa plus tendre jeunesse il savait par cœur cette incomparable révélation de l’amour divin que nous appelons la parabole de l’enfant prodigue ; mais maintenant ce message lui semblait venir directement de son Père céleste et lui être personnellement adressé.
Durant son voyage solitaire au Mazet, René eut le loisir de réfléchir sur ce qu’il avait entendu.
Le jour était sur son déclin quand René arriva devant le portail ouvert de la grande et belle ferme du Mazet. Plusieurs ouvriers se trouvaient dans la cour, et parmi eux un homme bien vêtu, aux épaules larges et à la voix forte, à la physionomie ouverte et franche.
— Est-ce là M. Meniet ? demanda René en le désignant à un garçon de ferme qui répondit par un signe affirmatif.
Le jeune homme s’approcha du fermier et lui dit tout bas :
— Monsieur Meniet, je suis porteur d’un message pour vous.
— Bien, mon garçon, débarrasse-t-en, dit le fermier sans baisser la voix.
— J’aimerais mieux vous parler ailleurs.
— Oh ! parfaitement ; entre.
En suivant Meniet dans la maison, René lui dit à voix basse :
— Je viens de la part de votre beau-frère, M. le pasteur.
Meniet, joyeusement surpris, saisit dans une de ses larges mains les deux mains de René, et posant l’autre sur son épaule, il l’introduisit dans la cuisine.
— Il est en sûreté, n’est-ce pas ? demanda-t-il.
— Oui, monsieur.
Meniet ferma soigneusement la porte, et dit aux personnes qui se trouvaient dans l’appartement :
— Voici un garçon que Majal a envoyé pour nous porter de ses nouvelles. Parle, mon enfant, il n’y a ici que des amis.
René se trouvait dans une salle simplement, mais convenablement meublée ; un feu, alimenté par de grosses bûches, flamboyait dans l’âtre, devant lequel se préparait le repas du soir. À côté du feu était assise une femme aux cheveux gris, aux yeux bruns et perçants, à la physionomie intelligente ; près d’elle se trouvait un rouet, et une petite fille d’une dizaine d’années l’aidait à y attacher de la laine. Un petit garçon beaucoup plus jeune, fidèle image de son père, était accroupi devant le feu et jouait avec un chien ; mais les yeux de René s’arrêtèrent surtout sur la figure douce et pensive de la femme de Meniet qui ressemblait d’une manière frappante à son frère, le pasteur du Désert. Elle était son aînée de plusieurs années ; mais les fatigues et les privations endurées par le jeune homme avaient rendu insensible cette différence d’âge.
— Quelle preuve nous donnez-vous que ce message est bien de lui ? demanda-t-elle en se levant et s’avançant vers René.
— Son mot d’ordre, madame : «L’Éternel est mon berger».
La confiance fut aussitôt rétablie. En entendant ces paroles, la petite fille s’approcha du messager, le visage rayonnant, et leva sur lui des yeux d’un bleu foncé comme ceux du pasteur. Le petit garçon prit aussi courage et se rapprocha à son tour.
Le jeune homme s’acquitta de sa commission, et aussitôt qu’il l’eut fait, il fut assailli de questions. «Comment se portait le pasteur ? Où s’étaient-ils rencontrés ? Que lui avait-il dit ? etc. »
René répondit à quelques-unes de ces demandes ; mais il crut pouvoir taire bien des choses dont le secret appartenait à lui seul. Lorsqu’il eut, autant que cela lui était possible, satisfait la curiosité de ses hôtes, il ajouta :
— Il a peu parlé de lui-même, et beaucoup de Dieu.
— Ah ! fit Isabeau, j’en suis persuadée. Vous n’auriez jamais pu mieux décrire mon frère que par ces paroles.
— Nous vous sommes bien redevables, jeune homme, quoique nous ne connaissions pas même votre nom, dit Meniet.
— Je m’appelle René Plans.
Ils connaissaient déjà la mort tragique de l’ancien, et ils éprouvèrent une grande pitié pour l’orphelin. La plus cordiale hospitalité lui fut accordée, car, comme l’avait dit Majal, Meniet ouvrait volontiers sa demeure aux étrangers, et l’étranger qui apportait de bonnes nouvelles était doublement le bienvenu. On le fit asseoir près de la table sur laquelle les meilleurs produits de la ferme furent placés.
Quelque triste que fût le cœur de René, il ne pouvait que s’épanouir dans une aussi douce atmosphère. Les trois dernières semaines, qui avaient paru surpasser en longueur tout le reste de sa vie, furent pour un moment presque oubliées, tandis qu’assis avec Claude sur ses genoux et Madeleine à côté de lui, il racontait à M. Meniet tout ce qu’il savait, et écoutait l’inépuisable récit des aventures audacieuses, des merveilleuses délivrances et du ministère fidèle et dévoué de celui qu’ils appelaient Majal. Majal était son nom de famille ; mais, selon la coutume du pays, ses parents eux-mêmes ne le désignaient que sous ce nom-là.
Durant cet entretien, Isabeau allait et venait dans la maison, elle préparait la chambre de René, servait ceux qui étaient à table, et de temps à autre laissait tomber dans la conversation quelques paroles qui dénotaient chez elle des pensées et des sentiments plus profonds que ceux de son mari.
Elle était secondée dans ses occupations domestiques par une femme âgée, d’un extérieur simple, que les enfants appelaient Babet et qu’ils paraissaient aimer beaucoup. Quoique traitée en tout comme une égale, cette femme était de fait une servante ; mais elle n’en portait pas le nom, car les lois défendaient aux protestants d’avoir dans leurs demeures des domestiques professant leur culte.
Un membre beaucoup plus important de la famille était la Rochette, la vieille mère de Meniet. Elle avait conservé sur tous les membres de la famille la même autorité que du vivant de son mari. Elle paraissait affectionner les fonctions de dictateur et de censeur, et les exerçait sans merci. René fut étonné de sa hardiesse quand il la vit se permettre de blâmer Majal lui-même qui, disait-elle, avait été plus d’une fois téméraire et n’avait dû son salut qu’à la Providence. Elle donna des ordres à Isabeau, gourmanda les enfants, signifia à Madeleine de mieux s’appliquer à son tricot, mit des limites à la consommation que Claude faisait de miel et d’amandes, et dit à son père qu’il ferait le malheur de ce garçon par son indulgence excessive. Enfin, au grand regret de René, elle donna le signal de la retraite, quoiqu’on ne fût pas encore bien tard, car, disait-elle, en citant le vieux proverbe :
Se lever à six, se coucher à dix,
Déjeuner à dix et dîner à six,
Vous feront vivre dix fois dix.
Obéissant à un signe de sa grand’mère, la petite Madeleine alla chercher la Bible d’Ostervald et la plaça devant son père qui lut un chapitre du Nouveau Testament et le fit suivre d’une fervente prière. Puis, tous ensemble, ils entonnèrent un des psaumes si chers aux huguenots.
René s’applaudit bientôt de ce que la Rochette les avait fait retirer de bonne heure. Isabeau le conduisit à la chambre d’amis, vaste salle où se trouvait un grand lit à colonnes avec des rideaux à personnages ; l’ameublement était en bois de chêne et comprenait un fauteuil sculpté, une armoire et un miroir.
— Est-ce que M. Majal couche ici, quand il vient vous voir ? demanda René.
— Oh ! non ; il y serait trop exposé. Cette chambre est très en évidence, et il serait difficile d’en sortir sans être aperçu. Si vous voulez, je vais vous montrer notre cachette.
René suivit la jeune femme au haut d’un escalier, puis au bout d’un long corridor. Là se trouvait une boiserie ; elle posa la main sur l’un des panneaux en tous points semblables aux autres, et l’ouvrit en touchant un ressort secret. Ils entrèrent et se trouvèrent dans un petit appartement qui recevait la lumière par une ouverture pratiquée au plafond. Cette chambre de prophète avait à peu près le même ameublement que celle de la Sunamite, mais il s’y trouvait de plus une bibliothèque cachée derrière les rideaux du lit qu’Isabeau retira afin que René pût examiner les livres du pasteur.
Sur les étagères on voyait, à côté de quelques recueils de psaumes et de chants sacrés, les œuvres de Drelincourt et d’Ostervald, les plus savants traités de Placette et de Jaquelot, les éloquents sermons de Claude, et un exemplaire de la chaleureuse adresse de Saurin à ses compagnons d’exil de la Haye. Les Pensées de Pascal avaient aussi leur place dans cette bibliothèque.
René, dont les connaissances étaient peu étendues, contemplait avec admiration et respect une si grande quantité de livres.
— Madame, dit-il, puis-je vous demander si, comme M. Majal, vous avez lu tous ces savants ouvrages ?
— Oui, répondit-elle, j’en ai lu quelques-uns pour mon plaisir et la plus grande partie pour faire plaisir à mon frère, parce qu’il aime à causer avec moi de ce qui l’intéresse.
Elle remit les livres à leur place et poussa de nouveau le lit devant l’étagère.
— N’allez pas supposer, René, ajouta-t-elle, que cette cachette ait été faite pour mon frère. Elle a été pratiquée il y a longtemps, dans les sombres jours qui suivirent immédiatement la révocation et elle a servi de refuge à plus d’un serviteur du Christ. Un jour le martyr Claude Brousson a couché ici ; il y a baptisé un petit enfant qui fut l’oncle de mon mari et lui a donné son nom. Depuis lors, il y a toujours eu un Claude dans la famille. Plus tard, M. Antoine Court s’est réfugié ici quand les soldats étaient à sa poursuite et qu’une récompense de dix mille livres était attachée à sa capture. M. Durand aussi et bien d’autres se sont retirés ici en des heures de péril.
René regardait autour de lui avec une sorte de vénération.
— Que de ferventes prières ces murs doivent avoir entendues ! dit-il. Madame, j’aimerais prier en ce lieu.
— Dans quel but, mon enfant ? Pensez-vous que les prières de ces hommes se soient arrêtées sur ces murs pour les sanctifier ? Mon frère dit qu’elles sont montées devant le trône de Dieu, d’où quelques-unes sont descendues chargées de bénédictions, tandis que d’autres pourront être exaucées plus tard.
— Mais, demanda René, est-ce que Dieu répond à des prières qui lui ont été offertes bien des années auparavant, quand ceux qui les lui ont adressées sont dans le tombeau ?
Il est inutile de rapporter la réponse d’Isabeau. L’orphelin laissait se manifester ses sentiments devant elle comme il l’aurait fait en présence de Majal. Il lui parla avec autant de liberté que s’il la connaissait depuis longtemps. Des questions sympathiques l’amenèrent à parler de sa maison, de sa sœur, de la chère mère qu’ils n’avaient point oubliée et même, d’une voix émue, du père qui venait de leur être ravi. Et alors, comme une tendre mère, la jeune femme le consola par des paroles empreintes d’une douce piété.
Ce soir-là, René s’endormit dans la chambre à donner du Mazet, le cœur plus léger que dans les heures les plus gaies de son enfance qui lui paraissait déjà loin. Il commençait à entrevoir dans l’avenir de saintes perspectives et un but élevé, préférables à tout ce que le monde offre de plus riche et de plus brillant.
René insista pour qu’on le laissât partir le lendemain, au grand regret de Meniet qui le pressait de rester chez lui une semaine au moins. Isabeau joignit ses instances à celles de son mari jusqu’au moment où René, qui fût resté volontiers s’il ne s’était agi que de lui, fit valoir l’inquiétude que ce retard causerait à Jeannette. Cette raison fut acceptée. On ne pouvait méconnaître la force d’un semblable motif.
Les enfants s’attachaient au jeune homme comme s’il eût été une ancienne connaissance. Il embrassa le petit Claude et semblait se disposer à prendre congé de Madeleine de la même manière, mais il se contenta de lui baiser la main. Le tendre respect avec lequel il le fit amusa beaucoup le fermier qui lui demanda en riant où il avait appris les manières de la cour. René rit à son tour, mais il répondit avec une certaine gravité
— Mademoiselle ressemble tellement à M. Majal, qu’il me semble le saluer lui-même.
Ses amis lui fournirent d’amples provisions pour la route et le pressèrent de revenir et d’amener sa sœur. Il le promit de grand cœur.
Il était tard quand il atteignit Cros. Il passa la nuit chez les Brissac et, le lendemain, retourna chez lui avec Jeannette qui était restée au village pendant son absence.
En route René et sa sœur semblaient avoir repris l’humeur qui leur était naturelle avant le douloureux événement qui avait rendu le joyeux garçon grave et silencieux et avait porté la sérieuse jeune fille à faire tous ses efforts pour l’égayer. René raconta sa réception au Mazet et dépeignit avec éloge chaque membre de la famille. Il appuya surtout sur leur amour pour le pasteur et parla avec enthousiasme des travaux, du renoncement et des périlleux exploits de celui-ci.
Jeannette écoutait d’un air distrait et ne répondait que par monosyllabes. René fut lent à s’en apercevoir et continua à parler jusqu’à ce qu’ils eussent atteint leur solitaire demeure. Quand ils entrèrent, il fut frappé de l’étrangeté de ses manières. Au lieu de reprendre sur-le-champ ses occupations, elle s’assit et se croisa nonchalamment les bras.
— Qu’y a-t-il de nouveau ? demanda René.
— Rien... As-tu remarqué comme les Brissac paraissaient affairés, ce matin ?
— Ils le sont toujours, mais il me semble, en effet, que les filles étaient plus occupées que d’ordinaire.
— René, Jacques s’en va.
— Vraiment, où va-t-il ?
— À Vernoux, pour se perfectionner dans la menuiserie.
— Il me semble qu’il la connaît suffisamment. Ton rouet est très bien arrangé, ce coffret qu’il t’a fait ne saurait être mieux réussi et ta petite table à ouvrage est un bijou.
— Cependant il n’a jamais eu de leçons. Tout ce qu’il sait, il l’a appris seul ou en regardant travailler le vieux Vidal. Mais Mme Brissac a un frère à Vernoux ; c’est un habile menuisier. Jacques va aller chez lui pour apprendre les parties les plus difficiles de son métier ; il s’établira pour son compte quand il reviendra.
— C’est une excellente idée. Combien de temps pense-t-il rester à Vernoux ?
— Peut-être un an... c’est bien long. Il sera censé l’associé de M. Lorin, à cause de l’édit.
Elle faisait allusion à un édit qui interdisait aux protestants de recevoir chez eux des coreligionnaires comme apprentis.
Mais la pensée de Jeannette ne s’arrêtait pas aux édits ; elle poursuivit avec hésitation :
— Frère, Jacques m’a parlé hier soir.
— De quoi ? demanda naïvement René.
— Que tu es nigaud ! les garçons ne comprennent jamais rien ! s’écria Jeannette avec un emportement qui était loin de lui être naturel.
René leva les yeux d’un air surpris ; mais à l’expression grave et émue du visage de sa sœur, il vit qu’il s’agissait de quelque chose d’important et il dit avec plus de sérieux :
— Que veux-tu dire, sœur ?
— Simplement ceci, répondit Jeannette en jouant avec les clefs qu’elle tenait à la main, Jacques désire t’appeler un jour... son frère.
— Oh ! Jeannette, s’écria René d’un ton de reproche. Vous auriez bien pu attendre un peu plus longtemps, lui avant de parler et toi avant de l’écouter.
Ces paroles lui étaient à peine échappées qu’il eût voulu les retirer. Jeannette cacha son visage. Ce n’étaient pas seulement des rêves de bonheur et de joie que provoquait, dans ces temps troublés, l’idée de mariage. La jeune orpheline sentait le besoin de l’approbation et des conseils que son frère seul pouvait maintenant lui donner. Mais il était silencieux, ne pensant qu’à lui-même. Jacques lui enlevait son plus précieux trésor.
— Et puis, tu n’es encore qu’une enfant, dit-il, suivant le cours de ses idées.
— Je suis très jeune, c’est vrai, et il y a peu de temps...
L’émotion l’arrêta. René vit qu’elle pleurait et, s’approchant d’elle, il lui posa doucement la main sur l’épaule. Ils restèrent quelques instants sans parler, puis Jeannette reprit :
— Il s’en va pour si longtemps, René, et c’est un si brave garçon !
— Oui, dit René d’un ton plus doux, mais sans entrer encore dans les vues de sa sœur ; oui, c’est un brave garçon !
Un frère parfaitement désintéressé se serait réjoui de ce que sa sœur avait trouvé un fiancé aussi convenable que Jacques Brissac, mais cela était difficile à René. Dans les tristes jours qui avaient immédiatement suivi la mort de son père, la seule chose qui lui eût conservé un peu d’énergie, c’était la pensée que Jeannette comptait sur lui pour être consolée, protégée, et même pour obtenir son pain quotidien. Maintenant un homme meilleur que lui se chargerait de ce soin.
La communication de sa sœur le rendit non seulement triste, mais encore de mauvaise humeur. Peut-être y avait-il au fond de son âme, sans qu’il s’en rendît compte, un léger sentiment de jalousie vis-à-vis de Jacques, qu’on lui avait souvent présenté comme un modèle de fils d’ancien.
Il ne fit qu’à Dieu la confidence des pensées qui remplissaient son cœur. Il ne lutta point seul, car il sentait maintenant qu’il avait un Père dans le ciel, et avec son aide il fut vainqueur de l’égoïsme et de la jalousie qui s’étaient emparés de son âme.
Il rentra tard ce soir-là. Jeannette avait préparé le souper et l’attendait sur le seuil, inquiète de cette absence prolongée. Il arriva haletant :
— Suis-je en retard ? demanda-t-il. Après avoir enfermé les moutons, j’ai couru au village pour serrer la main à Jacques et lui souhaiter toute sorte de bonheur. Je lui ai dit, ajouta-t-il en baissant la voix, qu’il avait choisi la meilleure fille de la paroisse.
Le visage de Jeannette s’illumina.
— Dans tous les cas il aura le meilleur des frères, murmura-t-elle en embrassant René.
Dès ce moment-là ils se comprirent, bien que peu de paroles fussent échangées entre eux. Une foule de circonstances auraient pu préparer René à la nouvelle de Jeannette, s’il avait été assez observateur pour les remarquer. Elle était dans sa seizième année, et les Cévenols étaient d’ordinaire fiancés assez jeunes. Mûris par la persécution, ils étaient précoces en tout. La vie et les joies étaient souvent pour eux de courte durée et toujours incertaines. Leurs sentiments étaient délicats, leurs affections de familles fortes ; leur attachement pour les leurs avait quelque chose de l’énergie de leur foi.
Durant les semaines qui suivirent, René sembla redoubler d’application au travail, mais se montra peu communicatif. Chaque fois qu’il avait un moment de loisir, il se rendait sur la tombe de son père, quelquefois pour y pleurer, toujours pour prier, et souvent durant le cours de la journée ce cri sortait du fond de son âme : «Seigneur, que veux-tu que je fasse ?»
Peu à peu ses idées, d’abord vagues, devinrent plus précises et s’arrêtèrent sur un projet qu’il devait maintenant faire connaître à sa sœur. Mais il allait lui en coûter pour révéler son secret, plus peut-être qu’il n’en avait coûté à Jeannette pour communiquer le sien.
Un mois environ après la visite de René au Mazet, le frère et la sœur étaient un soir assis ensemble. Jeannette filait et René lui cardait de la laine, à la lueur d’une petite lampe alimentée d’huile de noix. Tout à coup le jeune garçon leva la tête et dit :
— Jeannette, je crois que j’irai avec Jacques à Vernoux, mercredi.
— Malgré la neige ?
— Je ne cours pas plus que Jacques le risque d’être emporté dans un tourbillon, répondit René en riant, et si cela m’arrivait, ma mort serait moins à regretter que la sienne. M. Brissac m’a dit qu’il devait y avoir une grande foire à Vernoux, vendredi et samedi, et il me conseille d’aller y vendre un ou deux moutons. Un peu d’argent nous sera très nécessaire dans ce moment-ci. Tu as besoin de divers objets ; donne-m’en la liste, et je ferai de mon mieux pour te les procurer ; Mme Lorin ne refusera pas de m’aider à les acheter.
— Comme tu es devenu prévoyant, René ! oui, il nous manque plusieurs choses.
Jeannette fit alors l’énumération des emplettes à faire et prit soin d’en indiquer autant pour son frère que pour elle, car elle craignait qu’il ne fût tenté de prodiguer en sa faveur leurs minces ressources.
— Mais tu ne m’écoutes pas, dit-elle tout à coup, s’apercevant de son air distrait.
— Je pensais, dit René, combien j’aimerais aller de Vernoux au Mazet pour voir les Meniet.
— Je te le conseille ; tu as bien gagné un congé, et moi j’irai chez les Brissac, ou bien Aimée viendra ici.
— Jeannette, Jacques dit qu’il ne compte pas rester à Vernoux plus de six mois, et alors...
— Oh ! René, ne pense pas encore à cela ; tout est si incertain ! J’ai mis ma main dans celle de Jacques et nous nous sommes promis devant Dieu que, quoi qu’il arrive, nous n’irons jamais chez le curé. Peut-être resterons-nous très longtemps sans avoir de pasteur, et d’ailleurs bien d’autres difficultés peuvent se présenter.
— Que cela ne t’inquiète pas, petite sœur ; le père Brissac est très ingénieux. N’a-t-il pas déjà marié trois de ses fils et une de ses filles au Désert ? et je n’ai pas entendu dire qu’ils aient eu à payer une seule amende.
— C’est vrai, mais alors nous avions des jours relativement paisibles. Les choses ont bien changé depuis l’an passé ; les fidèles sont harcelés et tourmentés de toutes les manières. Nous n’entendons parler que d’amendes et d’emprisonnements, d’hommes envoyés aux galères, d’assemblées dispersées par les dragons.
René reprit avec quelque hésitation :
— Ce n’est pas uniquement pour mon plaisir que je vais au Mazet.
— Tu n’aurais pourtant pas une autre commission à y faire ? demanda Jeannette ; mais je suis bien aise que tu y ailles.
Ces paroles étaient sincères, car la jeune fille savait que depuis sa visite au Mazet la physionomie de son frère n’avait plus eu cette expression de désespoir qui auparavant lui brisait le cœur.
René posa la laine qu’il cardait, mit une bûche au feu, puis se leva et se tint debout devant la cheminée en évitant de regarder sa sœur.
— Il faut que je revoie M. Majal, dit-il.
— Le trouveras-tu au Mazet ?
— On me dira où il est ; j’ai besoin de ses avis et de son secours.
— Pourquoi ne cherches-tu pas plutôt l’aide et les conseils de notre bon pasteur, M. Roux ? Il était l’ami de notre père, tu sais qu’il nous a tenus tous les deux dans ses bras quand nous étions petits, et, lorsque nous avons été plus grands, c’est lui qui nous a instruits.
— Il est inutile que tu me rappelles cela, Jeannette, interrompit René avec décision. Je ne pourrais jamais parler à M. Roux ni à M. Brissac.
Puis, après une légère pause, il reprit avec plus de calme :
— Te souviens-tu de ce jour, il y a bien longtemps, où notre mère nous montra l’épée de son père ?
— Oui, je m’en souviens.
— Elle me dit qu’il y avait une épée bien préférable à celle-là, une épée que le père de mon père avait maniée avec un grand courage. «J’espère qu’un jour, ajouta-t-elle, tu suivras son exemple».
— Elle voulait parler de l’épée de l’Esprit, de la Parole de Dieu, dit Jeannette.
— Quelque étrange que cela puisse paraître, mon père formait le même souhait. Au synode, il dit — et M. Majal l’entendit — que son vœu le plus ardent était que son fils unique devînt un ministre du Saint Évangile.
Jeannette repoussa brusquement son rouet et regarda le jeune homme d’un air consterné.
— Mon frère bien-aimé ! s’écria-t-elle, les yeux pleins de larmes, je t’en supplie, prends garde ; tu peux te faire illusion. Réfléchis à ce qu’il t’en coûtera ; demande-toi si tu es qualifié pour une si grande tâche. Il me semble, pardonne-moi, frère, que c’est presque de la présomption.
— C’est bien possible ; Dieu seul le sait, dit humblement René.
— Tu as peu d’instruction, tu n’aimes pas l’étude ; penses-tu que messieurs les pasteurs te donneront la lettre de recommandation sans laquelle tu ne peux entrer à l’académie de Lausanne ?
— Je suis assuré que non, et je n’ai pas l’intention de la leur demander.
— Alors que comptes-tu faire ? dit Jeannette étonnée.
— Aller trouver celui qui m’a apporté ce message d’outre-tombe, solliciter la permission de le suivre, de travailler pour lui, de le servir comme un fils et de recevoir ses instructions comme il reçoit lui-même celles du Seigneur !
— René, puis-je te dire tout ce que je pense ?
— Certainement.
— Eh bien ! j’espère que M. Majal, qui, d’après tout ce que tu m’as dit de lui, doit être un homme très sage, te conseillera d’attendre et de consulter tes anciens amis.
Ces paroles étaient raisonnables ; mais ce n’était pas précisément de la raison que René se préoccupait en ce moment-là. Il ne savait pourquoi, mais il sentait instinctivement que Majal le comprendrait.
— Je sais qu’il me recevra, dit le jeune homme avec confiance, et tu n’en douterais pas non plus si tu le connaissais.
— Alors, promets-moi que tu te soumettras à sa décision quelle qu’elle soit, dit Jeannette croyant entrevoir un rayon d’espérance.
— Soit, je te le promets. Je suis prêt à lui obéir en toute chose. Ce qu’il me conseillera, je le ferai.
— Je ne puis oublier, reprit tristement Jeannette, que le jeune Morel a été condamné aux galères à perpétuité parce qu’il avait suivi son oncle, le ministre, comme tu te proposes de suivre M. Majal. Les yeux noirs de René étincelèrent.
— Tu as bien mauvaise opinion de moi, dit-il, si tu supposes que la perspective des galères me fera reculer.
— J’ai une très haute opinion de ton courage, mon frère, mais le courage ne suffit pas. Un homme doit bien connaître Dieu avant de prétendre, je ne dis pas souffrir pour lui, mais parler en son nom.
— C’est vrai, répondit René ; mais je m’efforce d’apprendre.
L’un et l’autre restèrent un instant silencieux. René, ayant dit tout ce qu’il croyait nécessaire au sujet de son dessein, chercha à détourner la conversation.
— Que me disais-tu en soupant, à propos des Vérien ? demanda-t-il.
— Ils ont quitté le village et leur maison est à vendre. Jacques songeait à l’acheter ; elle est si bien située pour un atelier ! mais M. et Mme Brissac désirent qu’il... que nous demeurions avec eux.
— Je le sais, j’en ai parlé à Jacques, et je l’ai prié de faire de ceci sa demeure et la tienne.
— Je te reconnais bien là, mon frère, dit Jeannette avec émotion. Toujours bon et généreux ! mais Jacques n’y consentirait pas, ni moi non plus ; nous serions injustes à ton égard.
— Comment donc ? et que ferai-je de la maison ? Mais naturellement vous devrez vous conformer au désir de Brissac. Maintenant, pour en revenir aux Vérien, il me semble qu’il y a là-dessous quelque mystère.
— Oui, un bien triste. Jacques se doutait, il y a un mois, de ce que tout le monde sait aujourd’hui que c’est Guillaume Vérien qui a trahi, la nuit où nous sommes devenus orphelins.
— Le lâche ! le vil scélérat ! Je n’ai jamais pu souffrir son air narquois et patelin, son regard oblique. Il a mérité le châtiment de Judas, et il le recevra.
René s’arrêta un instant, puis il reprit avec plus de calme :
— Laissons cela entre les mains de Dieu, et puisse-t-il lui pardonner ! Mais comment l’a-t-on su ?
— Jacques m’a dit que le cordonnier de Nérac, qui fut pris cette nuit-là, avait été relâché en payant une amende, grâce aux bons offices de son cousin, le consul. Il a apporté la nouvelle que Guillaume n’est ni en prison, ni aux galères, mais qu’il étudie le droit à Toulouse où toutes ses dépenses sont payées.
— Alors ce n’est que trop vrai. «Que celui qui est debout prenne garde qu’il ne tombe».
Une neige épaisse recouvrait les sentiers que Jacques et René avaient à suivre. Mais ils étaient jeunes et forts, et s’inquiétaient peu du froid et des difficultés de la route. Ils atteignirent sans encombre Vernoux où ils furent cordialement reçus par l’oncle de Jacques, Pierre Lorin. Il était dans l’aisance, malgré sa nombreuse famille. Son fils aîné avait épousé depuis peu la fille d’un magistrat, par l’influence duquel il avait obtenu la garde de l’une des portes de la ville. Son emploi lui donnait la jouissance d’une vaste maison, près des murs, dans laquelle il installa ses parents. Mais ces avantages avaient été achetés au prix de honteux sacrifices. Il s’était marié à l’église et auparavant s’était confessé, avait abjuré verbalement l’hérésie et acheté le certificat de catholicité, sans lequel il ne pouvait exercer aucune fonction civile ou municipale. Il est vrai qu’au fond il était demeuré tout aussi protestant que jamais ; mais un homme ne peut parler ou agir avec fausseté sans s’avilir.
René, dans toute la ferveur de son premier amour, trouvait les Lorin et les autres protestants de Vernoux froids et indifférents. Ce qu’on appelait alors le nicodémisme était largement pratiqué parmi eux ; ils craignaient de manifester leur foi. Dans chacun des actes de leur vie, ils transigeaient avec leur conscience. Les mariages et les baptêmes à l’église étaient fort communs. On prétendait, non sans quelque apparence de raison, qu’ils étaient inévitables.
La foire se termina le samedi de bonne heure ; mais il devait y avoir des divertissements dans la soirée, et les Lorin firent souper leurs hôtes, venus de la campagne, de manière à ce qu’ils pussent y prendre part. René se serait volontiers passé de la fête pour continuer son voyage vers le Mazet, mais comme cela l’eût obligé à voyager le dimanche, il différa son départ jusqu’au lundi matin.
Il était assis à table à côté de Jacques et lui parlait de Jeannette et de ses achats, quand quelques paroles prononcées par un des convives attirèrent son attention.
— Dans toute autre circonstance, mon frère, je serais heureux de rester, disait cet homme que Lorin avait sans doute engagé à demeurer à Vernoux, mais ce soir !... pas même quand tu me donnerais tes deux mains pleines de louis. Il n’y a ici que des amis ?... C’est ce que je pensais. Eh bien messieurs, demain, au lever du soleil, une assemblée doit se tenir près du grand orme. J’ai promis à ma femme et à mes filles de les y conduire, et ce que vous auriez de mieux à faire, vous tous qui êtes ici, ce serait d’y venir avec nous.
Différentes excuses furent mises en avant ; n’était-ce pas naturel ? Ces hommes et ces femmes aimaient mieux passer cette nuit de décembre dans leurs demeures bien closes que de gravir péniblement les sentiers de la forêt, se tenir debout dans la neige, et s’exposer à être faits prisonniers ou à subir le sort de Paul Plans.
Mais aucun prétexte ne trouvait grâce aux yeux d’Étienne Lorin.
— Si vous saviez quelle joie et quelle consolation vous y goûteriez, dit-il, pas un de vous ne manquerait de s’y rendre. Que craignez-vous ? est-ce le froid qui vous arrête ? Vous y seriez moins sensibles si vos cœurs brûlaient au-dedans de vous comme ceux des disciples que le Seigneur rencontra sur le chemin d’Emmaüs. Craignez-vous la fatigue Vous l’oublierez bientôt en pensant au repos que Dieu donne à ceux qui sont travaillés et chargés. Craignez-vous les dragons, la prison, les galères ? Écoutez seulement notre pasteur parler du Sauveur, et alors, aller avec Lui en prison ou à la mort vous paraîtra chose aisée.
Ces exhortations furent vaines. Se levant de table le paysan prit congé de la famille de son frère. René se leva en même temps et s’approcha de lui :
— Monsieur, lui dit-il, je vous accompagnerai si vous le permettez.
— Quoi, mon garçon, es-tu disposé à te priver de la fête ?
— Je n’y tiens pas ; je préfère même ne pas y assister. Je vais lundi à Saint-Agrève.
— Très bien, alors viens ; tu te reposeras ce soir chez moi, et demain tu pourras aller à Saint-Agrève après l’assemblée qui se tiendra précisément sur ton chemin.
René accepta l’offre avec reconnaissance et salua affectueusement ses hôtes et Jacques Brissac. Quand il quitta Vernoux en compagnie de son nouvel ami, des nuages chargés de neige obscurcissaient le ciel et quelques flocons commençaient à tomber.
— C’est de mauvaise augure pour demain matin, dit Étienne Lorin en s’enveloppant de son manteau.
— Je crains que cela ne compromette l’assemblée, dit René.
— Pas de danger ! on attend M. Désubas.
— Est-ce le pasteur dont vous parliez tout à l’heure ? Je n’avais jamais entendu prononcer ce nom.
— Cela prouve que tu n’habites pas le Vivarais. Il n’y a pas de nom plus vénéré dans tout le pays. Il est sans cesse l’objet des plus ardentes prières et des plus sincères bénédictions.
— Halte-là ! père Lorin ; attendez un ami qui fera route avec vous, cria une voix derrière eux. Ils se retournèrent ; un homme jeune et de haute taille pressait le pas pour les rejoindre. Il avait un bâton à la main et ses longs cheveux flottaient sur ses épaules.
— Il n’est pas dans vos habitudes, père Lorin, de partir d’une ville sans avertir vos amis, et de les laisser courir après vous et vous atteindre comme ils le peuvent.
— Il n’est pas dans vos habitudes, Jean Desjours, de vous laisser devancer par qui que ce soit, répondit Lorin en riant. On vous voit toujours le premier au combat, à la fête et au prêche.
— Rendez-moi la justice d’ajouter que depuis bien longtemps vous ne m’avez vu ni à la fête ni au combat. De quoi parliez-vous quand je me suis approché ?
— De quoi pourrions-nous parler ce soir, Jean ? Voici un jeune montagnard de bonne famille, un fidèle, qui entend le nom de Désubas pour la première fois.
— Est-ce possible ? s’écria Desjours levant sa casquette et s’adressant à René.
— Je viens des Hautes-Cévennes, dit celui-ci.
— Eh bien ! Desjours, dit Lorin, voilà une bonne occasion d’exercer votre éloquence. Nous avons deux longues heures devant nous, employez-les de votre mieux.
— Vous vous moquez de moi, père Lorin ; la parole est un outil que je ne sais pas manier. Je ne suis qu’un pauvre garçon sachant à peine lire et écrire.
— Mais qui a la langue aussi déliée que la main et le pied.
— Je mettrais beaucoup plus souvent ma main et mon pied au service de M. le pasteur, s’il voulait me le permettre ; ma langue est un pauvre instrument. Cependant si votre ami désire entendre... Et sans achever sa pensée :
— Voyez-vous, dit-il en se tournant vivement vers René, voyez-vous, je suis né là-bas, près de Bruzac. Mon père — un homme honnête et pieux — avait une petite vigne qui produisait de beaux raisins ; il avait aussi quelques pommiers et une maison. Mais il fut emporté par la fièvre, il y a sept ou huit ans, et ma mère le suivit de près dans la tombe. J’étais leur fils unique. Cette double perte fut pour moi une bien grande épreuve ; mais avec le temps je trouvai des consolations. J’étais insouciant et léger ; j’aimais la danse et les autres divertissements ; j’aimais surtout à montrer mon adresse dans la lutte et je me plaisais à harceler les taureaux sauvages de la Camargue. Je ne manquais pas l’occasion de me rendre à une assemblée, non pas pour y entendre le prédicateur, mais pour y chercher de périlleuses aventures. Un peu plus tard, je rencontrai une personne qui m’inspira une vive affection ; sans sa présence, danses et fêtes n’étaient plus rien pour moi. Tout marchait selon mes désirs ; Toinette connaissait mon amour et ne le repoussait pas. Elle était catholique, mais ni l’un ni l’autre nous ne nous mettions en souci de la différence de religion. Je blanchis et ornai ma maison ; je la meublai de mon mieux, car je voulais conduire la plus jolie fiancée dans la plus jolie demeure du pays. En une heure tout fut emporté ; je ne fus plus qu’un misérable paria, sans autre avoir que mon bissac et mon bâton.
— En une heure ! comment cela ?
— C’était l’effet de la loi. Mon cousin avait réclamé, comme héritier légitime de mon père, tout ce que je possédais. Mes parents avaient été mariés au Désert, et un tel mariage ne vaut pas le papier du registre sur lequel il est écrit. Devant cette loi barbare je n’existe pas.
— Seul un coquin pouvait tirer avantage de cela, dit René.
— Je ne craignis pas de le dire et d’accabler mon cousin de malédictions, Dieu me pardonne ! Catholiques et protestants me plaignaient et trouvaient honteuse la conduite de Philippe. M. Afforty, le juge de Vernoux, que sa charge obligeait à exécuter la loi, ne cacha pas sa sympathie pour moi et son mépris pour mon cousin. Il en référa même aux jurisconsultes de Toulouse ; mais que pouvaient-ils y faire ? La loi était formelle. Mon bâton à la main et sans oser jeter un regard derrière moi, je franchis le seuil de la maison de mon père. Vous devinez le reste. Qu’avais-je à attendre ? Toinette n’est pas à blâmer, ses parents non plus. Ils ne pouvaient donner leur enfant à un individu sans sou ni maille. Elle est maintenant dans un couvent. Chaque jour je demande à Dieu de la bénir.
— Et vous, comment avez-vous pu supporter de tels malheurs ?
— Découragé, désespéré, je me serais jeté tête baissée dans les plus grands dangers. Je n’avais plus rien à perdre, pas même un nom. Quant à ma vie, je l’aurais donnée pour deux liards. Ce fut dans ces dispositions que j’assistai à une assemblée. M. Désubas, alors jeune proposant, prêchait dans ces quartiers pour la première fois. «Voilà, pensai-je, un homme à peu près de mon âge, comme moi sans feu ni lieu, quoique la loi qui m’enlève tout ait la gracieuseté de lui offrir une corde et six pieds de terre dans le coin des excommuniés». Je l’observai quand il se leva pour parler. Son visage exprimait la paix et même la joie. Il n’était pas, comme moi, lassé de vivre ; il paraissait apprécier l’existence comme un don de Dieu. Je l’écoutai, et en l’écoutant j’oubliai qu’un homme me parlait ; je me sentais en la présence de Dieu. Jusqu’alors je n’avais été qu’un pharisien. À défaut d’autre sujet d’orgueil, je m’étais fait un mérite de mes souffrances. N’étais-je pas un des fidèles, dépouillé de tous mes biens à cause de ma foi ? Avant que M. Désubas eût fini de parler, j’étais le péager, n’osant élever mes regards vers le ciel et m’écriant : «Ô Dieu ! sois apaisé envers moi qui suis pécheur». J’étais malheureux, mais moins que lorsque, défiant Dieu et les hommes, je me vantais de mon intégrité et faisais pleuvoir d’affreuses malédictions sur ceux qui m’avaient fait tort. Mes péchés torturaient mon cœur plus que ne l’avaient fait mes chagrins ; mais alors c’était au Dieu miséricordieux et non à l’homme que j’avais affaire. C’est ce qui me rendit l’espoir.
Je m’attachai aux pas du jeune pasteur, espérant que Dieu me parlerait de nouveau par sa bouche. Il le fit. Par une douce et claire nuit d’été, M. Désubas nous entretint de l’amour de Christ, de cet immense amour qui le porta à descendre du ciel pour venir nous chercher, à donner sa vie pour la nôtre afin de nous ramener à son Père. Il dit que son Père lui-même nous aime, attend notre retour et veut nous accueillir dans sa demeure. Cela était pour moi. C’était moi qui étais ainsi aimé d’un amour infini. À partir de ce moment je ne fus plus désolé, plus affligé. Bien que je ne fusse qu’un vagabond, un paria, j’avais dans la demeure de mon Père la place d’un fils et un nom qui fera ma gloire durant l’éternité. Quand vint le matin, j’étais seul sous un châtaignier. Je sortis de ma poche le Nouveau Testament de ma mère, et je trouvai, non sans quelque difficulté, les paroles qui avaient servi de texte au prédicateur : «Personne n’a un plus grand amour que celui-ci, qu’il laisse sa vie pour ses amis». Je le marquai avec du sang, car je n’avais ni encre ni crayon ; puis je m’agenouillai pour remercier Dieu, et je retournai au village en chantant.
— Et après cela, dans quels termes avez-vous été avec Philippe ? demanda Lorin.
— La première fois que je l’ai rencontré, je lui ai tendu la main.
— Cela ne m’étonne pas de votre part ; vous êtes pressé en tout.
— Cela est possible ; mais, père Lorin, savezvous ? Philippe lui-même sera au prêche demain matin.
L’air triomphant avec lequel Desjours annonça cette nouvelle provoqua une plaisanterie de la part de Lorin.
— Vous vous attendez sans doute à ce que l’éloquence de M. Désubas touche tellement son cœur qu’il se repente et vous rende votre héritage ?
— Non, je m’attends à mieux que cela : à ce qu’il partage avec moi l’héritage incorruptible que le Seigneur réserve aux siens.
Ils marchèrent un moment en silence, puis Lorin s’écria :
— Mes amis, nous y voici ! Et il indiquait du doigt une lumière placée derrière la fenêtre d’une petite maison, pour guider leurs pas sur la neige.
Bientôt ils furent accueillis par la femme et les filles de Lorin, qui avaient préparé pour les recevoir un grand feu et un bon repas. Il était évident que Desjours était dans cette maison un hôte habituel et toujours bienvenu.
Après le souper, la famille se retira, laissant Desjours et René se tenir mutuellement compagnie auprès du feu. Quand ils furent seuls, Jean prit un Nouveau Testament et montra à René le verset marqué avec du sang. Le passage suivant était souligné au crayon. Desjours le lut à haute voix : «Vous êtes mes amis», et il ajouta :
— C’est M. Majal qui l’a marqué en me disant : «Voilà votre héritage et le mien».
— M. Majal ! s’écria René. Alors vous le connaissez aussi ?
— Si je le connais ! de qui donc vous ai-je parlé toute la soirée ?
— De M. Désubas.
— Mais c’est le même. Pour les fidèles, il est Majal, Désubas ou Lubac. Majal est son nom de famille, Désubas celui de son village.
— C’est lui que je cherche, dit René d’un ton joyeux. Pensez-vous que je pourrai lui parler demain après l’assemblée ?
— Certainement ! si vous avez la patience d’attendre ; il y a toujours beaucoup de personnes qui désirent s’entretenir avec lui. Nous attendrons ensemble ; je serais au désespoir si je devais m’en retourner sans lui serrer la main.
Ils causèrent encore longtemps. Desjours, de dix ans plus âgé que son compagnon, eut le plus souvent la parole. Enfin René s’endormit du sommeil profond et sans rêves de la jeunesse, qui lui parut n’avoir duré que quelques minutes, quand il fut réveillé par Desjours. Celui-ci, penché sur son compagnon, une lanterne à la main, l’engagea à se hâter s’il ne voulait pas arriver trop tard au sermon. En un instant René fut sur pied.
«Aujourd’hui, je verrai M. Majal». se dit-il avec bonheur.
Les Lorin et leurs amis prirent à la hâte quelques provisions pour les manger après l’assemblée, et, munis de bâtons et de lanternes, ils s’avancèrent dans la profonde obscurité d’une nuit de décembre. La neige tombait encore, et le sentier à travers le bois eût été difficile à distinguer même en plein jour. Lorin, bûcheron dès sa jeunesse, qui connaissait chacun des arbres de la forêt, comme un homme connaît ses amis d’enfance, avançait en éclaireur, donnant le bras à sa femme. Desjours suivait, escortant Marie, et René fermait la marche avec Jacqueline, la plus jeune des filles de Lorin. Cependant Desjours finit par se trouver en tête de la petite troupe. La première place semblait lui appartenir de droit, et ce fut lui qui, dans un moment de perplexité, alors que Lorin lui-même voyait son expérience lui faire défaut, s’écria :
— Nos amis sont là, écoutez, ils chantent un psaume.
Il était facile de comprendre d’où venait le son, et la petite caravane avança avec un nouveau courage.
— Marchons plus vite, dit Lorin quelques minutes après, je crains que nous ne soyons en retard, le jour paraît.
La neige avait cessé de tomber, et la pâle clarté de l’aurore augmentait d’instant en instant. René pensa en frissonnant à cette autre matinée dans laquelle, deux mois auparavant, s’était accompli un événement si douloureux. Comme ils approchaient de l’endroit où l’assemblée était réunie, ils purent distinguer les paroles du psaume que l’on venait d’entonner :
Roi des rois, Éternel, mon Dieu
Que ton tabernacle est un lieu
Sur tous les autres lieux aimable !
Une clairière qui avait déjà plusieurs fois servi à cet usage, avait été désignée pour le lieu de réunion. La foule était compacte quand les Lorin arrivèrent ; mais Desjours parvint à découvrir un tronc d’arbre couché sur le sol ; il y étendit son manteau et y fit asseoir les femmes. Pendant ce temps, le chant avait cessé.
— Nous sommes sans doute en retard ? demandèrent les nouveaux venus à ceux qui les entouraient.
— Non, le pasteur n’a pas encore paru.
— Pas encore, s’écria Desjours ; c’est étrange, il est toujours si exact !
Des conversations s’établirent entre les amis pour qui l’assemblée était aussi une occasion de se voir. Ceux qui demeuraient à une grande distance les uns des autres et n’avaient entre eux que peu de communications, remplissaient volontiers les intervalles entre les différents exercices du culte par des causeries familières.
René qui ne voyait là que des visages étrangers, se tenait à l’écart et attendait avec anxiété l’arrivée du pasteur. Desjours connaissait tout le monde et avait à échanger d’interminables salutations. Il finit pourtant, lui aussi, par se montrer inquiet de ce délai.
Enfin René s’approcha d’un groupe où se trouvait Lorin, et dit à voix basse à celui-ci :
— Nous nous serons trompés d’heure.
— Impossible ! l’aube du jour était le moment fixé ; le soleil va se lever, M. Majal est très en retard.
— C’est vrai ; il faut qu’il lui soit arrivé quelque accident. Peut-être s’est-il trompé de chemin ; les sentiers au bois sont difficiles à trouver.
— La neige peut l’avoir arrêté, dit un paysan ; j’ai entendu dire que quelques portions de la route, près de Saint-Agrève, sont tout à fait impraticables.
Cette conjecture avait été hasardée pour essayer de dissiper le malaise qui allait toujours croissant ; mais elle fut repoussée comme absurde.
— M. Majal ne se laissa pas arrêter par la neige l’hiver dernier, dit un vieillard, quand il vint dans la montagne pour voir mon fils à son lit de mort, et dans la nuit, qui plus est, car il n’osait pas s’aventurer en plein jour. Ça, c’était un mauvais temps, on peut le dire ! Un vent piquant vous cinglait le visage, et la neige tombait si épaisse que vous pouviez à peine apercevoir vos propres mains. Mais il dit que la joie de mon pauvre garçon et l’édification qu’il avait reçue près de ce mourant l’avaient bien dédommagé. Que Dieu bénisse notre jeune pasteur, et, après lui, que Dieu bénisse le brave jeune homme qui fut son guide cette nuit-là ! Lorin, c’est un de vos amis, je crois ; un Jean Desjours. Est-il là ?
— Oui, il est venu avec moi, le voilà là-bas à côté de ce petit homme brun. René, c’est le cousin Philippe que tu sais.
— Chut, fit le vieillard, on va chanter encore un hymne. J’espère que cela nous annonce l’arrivée du pasteur.
C’était le Te Deum qui, entonné par un millier de voix, portait vers le ciel les sublimes élans de la prière et de l’adoration. Les fidèles ne l’avaient pas choisi pour manifester leur joie à l’approche de leur ministre bien-aimé, mais pour inaugurer la journée du dimanche par un cantique d’actions de grâces.
Ce Te Deum ne se termina jamais. À peine ces paroles :
Mais brisant l’aiguillon de cette mort cruelle,
Toi seul nous as acquis une gloire immortelle,
s’élevaient-elles en puissants accords vers les cieux, que tout à coup le chant fut interrompu. Instinctivement tous les yeux se portèrent vers le même point. Un silence plein de sinistres présages régna dans l’assemblée. Une crainte vague mais profonde envahit les cœurs. La trahison, les soldats, la prison, les galères passèrent devant l’imagination de la foule terrifiée. Quelques personnes prire