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Introduction à l’étude des Évangiles

 

 

Évangile de Luc

 

par William Kelly

 

1° édition Lausanne, 1883 ; les sous-titres entre crochets ont été ajoutés par Bibliquest

Table des matières :

1     Chapitres 1 à 8

1.1          [Chapitre 1]

1.2          [Chapitre 2]

1.3          [Chapitre 3]

1.4          [Chapitre 4]

1.5          [Chapitre 5]

1.6          [Chapitre 6]

1.7          [Chapitre 7]

1.8          [Chapitre 8]

2     Chapitres  9  à  16

2.1          [Chapitre 9]

2.2          [Chapitre 10]

2.3          [Chapitre 11]

2.4          [Chapitre 12]

2.5          [Chapitre 13]

2.6          [Chapitre 14]

2.7          [Chapitre 15]

2.8          [Chapitre 16]

3     Chapitres 17 à 24

3.1          [Chapitre 17]

3.2          [Chapitre 18]

3.3          [Chapitre 19]

3.4          [Chapitre 20]

3.5          [Chapitre 21]

3.6          [Chapitre 22]

3.7          [Chapitre 23]

3.8          [Chapitre 24]

 

1                    Chapitres 1 à 8

1.1   [Chapitre 1]

La préface de l’Évangile de Luc est aussi instructive que l’introduction de chacun des deux Évangiles qui précèdent. Bien que tout y soit divinement inspiré, il est évident, pour tout lecteur sérieux, que nous entrons sur un terrain nouveau, où les motifs et les sentiments humains sont particulièrement mis en relief. Un homme de Dieu, divinement inspiré, écrit à un autre homme qui avait besoin d’en apprendre davantage sur Jésus ; il le fait sans attirer une attention particulière sur son inspiration, et agit de la sorte comme toute l’Écriture qui, sans déclaration expresse, se donne cependant pour être la parole de Dieu. L’intention de Luc est de placer devant un de ses condisciples, homme de rang, mais chrétien comme lui, un récit complet, exact, méthodique, de la vie du Seigneur Jésus, tel que le pouvait transmettre une personne qui connaissait minutieusement ce qu’elle entreprenait de raconter, et en vérité tel que le pouvait seul transmettre un homme inspiré de Dieu à cet effet. Luc nous apprend qu’il existait plusieurs mémoires fondés sur le récit de ceux qui, dès le commencement, avaient été les témoins oculaires et les serviteurs de la Parole. Ces oeuvres ont disparu ; elles étaient humaines. Il ne s’agit point ici d’hérétiques pervertissant la vérité, mais de personnes entreprenant dans leur propre sagesse d’exposer ce qu’il n’appartenait qu’à Dieu seul de donner à connaître comme il le fallait. En même temps, l’écrivain de cet Évangile nous instruit de ses motifs : «Il m’a semblé bon à moi aussi», etc., est en contraste avec ces autres qui avaient entrepris précédemment de rédiger une histoire de la vie de Jésus. Ils l’avaient fait à leur façon, lui d’une autre manière, ainsi qu’il va l’expliquer. Luc évidemment ne parle pas ici des narrations de Matthieu et de Marc, mais d’autres récits de la vie de Jésus, qui avaient alors cours parmi les chrétiens. Rien de plus naturel que plusieurs eussent essayé de publier une relation de faits aussi importants et extraordinaires, qu’ils n’avaient pas vus eux-mêmes, mais qu’ils avaient au moins recueillis de la bouche de ceux qui avaient vécu avec le Seigneur. Si, à un point de vue, le Saint Esprit met Luc sur le même rang que ces compilateurs, à un autre point de vue, il le distingue de ces mêmes personnes d’une manière évidente. Luc constate que les écrivains en question dépendaient de ceux qui avaient été témoins oculaires de la vie de Jésus ; mais il ne dit rien de pareil quant à lui-même, ainsi qu’on l’a trop légèrement conclu des paroles : «à moi aussi», qui indiquent, au contraire, quoique indirectement, une source toute différente d’informations. Il ne donne pas à entendre que son récit repose sur les paroles de témoins oculaires, et néanmoins il affirme sa parfaite connaissance du tout, dès le commencement, sans nous dire d’où elle provient. Quant aux récits des autres, il ne les taxe point de supercherie, loin de là ; mais il ne leur attribue pas non plus un caractère divin, et donne à entendre qu’il est besoin d’une garantie plus solide pour la foi et l’instruction des chrétiens. Une telle garantie, voilà ce que notre auteur prétend fournir dans son Évangile ; il se croit qualifié pour cela par la connaissance parfaite de toutes ces choses dès leur origine, et il écrit à Théophile afin que celui-ci connaisse la certitude des choses dont il a été instruit. Par cette expression «depuis le commencement», Luc nous signale encore une autre différence entre sa narration et les récits mentionnés plus haut ; il nous donne en effet un exposé détaillé des événements, en racontant les circonstances qui précédèrent la naissance de Jésus et celles qui eurent lieu durant sa vie, jusqu’à son ascension au ciel.

Or, comme je l’ai déjà dit, Luc, pas davantage que les autres écrivains inspirés, ne cherche à nous persuader du cachet divin de son Évangile, ou à nous en expliquer la provenance divine. Il ne nous dit point comment il est arrivé à cette connaissance exacte des choses qu’il se propose de narrer, et jamais auteur inspiré n’en a agi autrement ; ceux-ci parlent avec autorité, comme notre Seigneur lui-même enseignait avec autorité, et non comme les scribes ou les colporteurs de traditions. Le fait qu’il se prévaut d’une connaissance particulière des événements, est un trait distinctif de Luc, qui ne conviendrait aucunement au caractère des autres évangélistes, car, bien qu’inspiré de la même manière que ces derniers, il s’adresse ici spécialement à un ami et frère en Christ. Comme règle générale, l’inspiration n’est en aucune façon incompatible avec l’individualité humaine ; elle l’est ici moins que jamais, puisque Luc s’apprête à écrire, pour un homme, l’histoire de la vie du Fils de Dieu en tant qu’homme, né de femme ici-bas. Aussi, dans sa préface, nous fait-il part de ses réflexions, et de ses sentiments personnels ; des matériaux dont il dispose, et du but béni qu’il a en vue.

L’Évangile de Luc étant le seul qui soit adressé à un homme, ce fait même nous prépare, dès l’abord, à la manière particulière dont il présente la personne de Christ, puisque nous y apprenons à connaître le Seigneur surtout sous sa figure humaine, et comme étant réellement un homme ici-bas, mais moins que dans d’autres Évangiles, en rapport avec son titre de Messie ou au point de vue de son ministère, comme étant le Serviteur de Dieu. Sans doute, même comme homme, Jésus est le Fils de Dieu, et il est ainsi nommé dès le premier chapitre de cet Évangile. Il était le Fils de Dieu entré dans le monde par sa naissance ; et non seulement avant d’entrer dans le monde, mais encore de toute éternité. L’être saint qui naîtrait de la vierge serait appelé Fils de Dieu ; tel est ici son titre comme étant né de femme, comme ayant un corps préparé pour Lui. Or cela même indique clairement, dès l’origine, la prépondérance que cet Évangile donne au côté humain de la personne du Seigneur. Dans chacune de ses paroles, chacun de ses actes, Jésus a manifesté ce qui était divin ; mais en même temps, il était homme, et c’est à ce point de vue qu’il est envisagé dans l’Évangile de Luc. De quelle importance, de quel intérêt n’était il donc pas de connaître d’une manière indubitable les circonstances qui accompagnèrent l’entrée dans le monde de cet homme merveilleux, ainsi que celles qui, pendant le cours de sa vie, ont manifesté les pensées de son coeur.

Une autre raison toutefois nous explique aussi la manière particulière dont Luc commence son récit. D’entre tous les évangélistes, c’est lui qui approche le plus du grand apôtre des gentils, dont il fut en quelque mesure le compagnon, étant compté par Paul entre ses collaborateurs ; aussi voyons-nous que, sous la direction du Saint Esprit, il traite les choses précisément de la manière qui distingua le service et le témoignage de l’apôtre, lequel s’adressa aux Juifs premièrement et ensuite aux nations. Notre Évangile donc, bien qu’écrit par un gentil, et adressé à un gentil, s’ouvre d’une façon plus directement appropriée au peuple juif, que ne le fait aucun des trois autres. Paul s’adressa d’abord aux Juifs ; mais ceux-ci ne tardèrent pas à rejeter la parole et à se montrer indignes de la vie éternelle ; alors il se tourna vers les nations. La même chose apparaît à nos yeux dans cet Évangile-ci ; il offre tant de points de contact avec les écrits de l’apôtre Paul, que quelques-uns d’entre les plus anciens écrivains chrétiens n’ont pas hésité à le lui attribuer, en s’appuyant sur des passages tels que 2 Cor. 4:3 ; 2 Thess. 2:14, où il parle de mon (ou notre) Évangile. Cette supposition, quoique parfaitement erronée, montre que, malgré leur extrême ignorance, ces hommes n’avaient pu s’empêcher d’apercevoir qu’il existe dans les pensées et les sentiments, qui caractérisent l’Évangile de Luc, des traits généraux de ressemblance avec le témoignage de Paul. Nous comprenons tout autrement aujourd’hui les paroles de ce dernier, lorsqu’il parle de son Évangile ou du mystère de l’Évangile ; mais il n’en reste pas moins vrai que celui de Luc a été le grand fondement moral sur lequel s’est basé plus tard le témoignage rendu par l’apôtre des nations. Ce n’est qu’après avoir présenté Christ avec des richesses de grâce au résidu pieux d’entre les Juifs, que Luc aborde le récit détaillé de la naissance de Jésus, de l’introduction du Premier-né dans le-monde, Dieu se proposant de mettre la race humaine tout entière en relation avec Lui-même, et préparant l’accomplissement de ses desseins grandioses en faveur des gentils. Mais avant tout, Dieu se justifie dans ses voies, montrant qu’il était prêt à exécuter chacune des promesses faites au peuple juif. Les deux premiers chapitres nous présentent par conséquent le Seigneur Jésus, comme Celui par lequel Dieu se disposait à remplir tous ses engagements d’autrefois envers Israël, et la scène entière qui nous est rapportée, concorde avec cette intention de Dieu à l’égard de son peuple. Un prêtre juif y apparaît d’abord, juste selon la loi ; mais sa femme était stérile ; elle n’avait pas reçu ce que les Juifs étaient habitués à considérer comme un signe de la faveur divine à leur égard. Mais Dieu alors visitait la terre en grâce, et, tandis que Zacharie exerçait la sacrificature, un ange, être étranger à ces lieux, n’y apparaissant qu’en de rares circonstances, afin de porter secours à quelque infirme, comme nous le lisons au cinquième chapitre de Jean, mais invisible depuis longtemps comme témoin des glorieuses voies de Dieu, — un ange vint annoncer à Zacharie la naissance d’un fils, le précurseur du Messie. La conduite de ce sacrificateur est un exemple du manque de foi qui régnait même chez les Juifs pieux d’alors, et Dieu l’en punit, sans faillir pour cela à sa grâce. Mais l’ange avait encore de meilleures choses à annoncer : l’accomplissement de la plus ancienne et de la plus grande de toutes les promesses, faite à l’homme aussitôt après la perte du paradis, promesse qui embrassait par son importance et par son étendue toutes celles que Dieu avait faites aux pères et révélées aux prophètes : la naissance surnaturelle d’un homme, à la fois homme et Fils du Très-Haut, qui devait prendre en possession le trône de David son père, resté vacant depuis tant d’années. Cette naissance du Fils de Dieu allait être, sans aucun doute, le fondement sur lequel reposeraient des vérités encore plus précieuses et plus profondes que le rétablissement de la royauté en Israël dans la personne du Fils de David ; mais je me borne à constater ici, que nous trouvons au commencement de cet Évangile, d’une part dans la naissance du précurseur du Messie, d’autre part dans celle du Messie lui-même, toutes les preuves de la faveur de Dieu envers Israël et de sa fidélité aux promesses faites antérieurement. Marie éclate en louanges, et Zacharie de même ; après que sa langue a été déliée, il commence par louer le Seigneur de sa grâce infinie.

1.2   [Chapitre 2]

Le chapitre 2 poursuit les mêmes vérités, mais en y ajoutant de nouveaux détails. Dieu déployait sa bonté envers Israël et sa fidélité, non point en rapport avec la loi, mais avec ses promesses. Quel esclavage pesait sur le peuple de Dieu ! Les gentils, ses ennemis, le tenaient assujetti ; le dernier grand empire prédit par Daniel, la bête romaine, était alors au pouvoir. «Or il arriva en ces jours-là, qu’un décret fut rendu de la part de César Auguste, portant que tout le monde fût enregistré (l’enregistrement lui-même se fit seulement lorsque Cyrénius eut le gouvernement de la Syrie) ; et tous allaient pour être enregistrés, chacun en sa propre ville». Telle était la pensée du monde, du pouvoir impérial d’alors. Mais en face du décret de César, il y avait le plan de Dieu en grâce. Celui-là, dans son orgueil, pouvait se servir du style exagéré qui satisfait l’ambition humaine, et considérer le monde entier, comme lui appartenant ; mais — quel contraste ! — Dieu, de son côté, allait manifester ce qu’il était. C’est par suite de ce décret impérial que, selon les voies providentielles de Dieu, son Fils même apparaît en ce monde à Bethléem, suivant la prédiction du prophète. Il y apparaît d’une manière bien différente de ce qu’on aurait pu supposer d’après le récit de Matthieu, où Bethléem est cependant mentionné particulièrement comme étant la ville choisie de Dieu pour la naissance du Messie, de sorte que les scribes eux-mêmes purent l’indiquer au roi Hérode ; car ce n’est point même dans une hôtellerie, mais dans une crèche, qu’est placé le Fils de Dieu au moment de sa naissance. Rien n’est omis de ce qui peut servir de preuve à la naissance et à l’existence vraiment humaines de cet être humain qui était en même temps le Christ, le Seigneur, le témoin de la grâce de Dieu en salut, en guérison, en pardon et en bénédiction. Sous ce dernier rapport, ce n’est pas seulement sa croix, mais aussi sa naissance qui est significative, puisque, l’endroit même où elle a eu lieu, les circonstances qui l’accompagnèrent, tout avait été évidemment prévu et préparé d’avance. Plus que cela ; quoique nous ne voyions point apparaître ici les Mages avec leur or et leur encens, nous trouvons quelque chose de moralement supérieur encore : «Et aussitôt avec l’ange (car le ciel n’est pas si loin qu’on le pense) il y eut une multitude de l’armée céleste louant Dieu et disant : Gloire à Dieu dans les lieux très-hauts ; et sur la terre paix et bon plaisir dans les hommes».

Impossible d’intervertir ces deux récits sans en affaiblir la valeur. On ne saurait placer la scène des Mages dans l’Évangile de Luc, tandis que celle des bergers visités par la grâce de Dieu ne serait pas aussi à propos dans celui de Matthieu. Cette visitation des bergers nous manifeste, d’une manière frappante, avec quelle classe d’hommes le coeur de Dieu est en rapport ; il est constaté dès le début que c’est aux pauvres que l’Évangile a été annoncé, et cela en harmonie parfaite avec le caractère de la narration que nous avons sous les yeux. La même chose a eu lieu, je ne dirai pas quant à la gloire que Saul a vue et enseignée, mais quant à la grâce de Dieu que Paul a prêchée. Cela n’empêche point qu’il n’y ait eu en même temps un complet témoignage de grâce adressé à Israël, quoique certains signes extraordinaires, la mention spéciale de la puissance des gentils, rendent évident qu’il s’agissait d’autre chose encore que d’Israël et de son Roi. Les paroles du verset 10 : «N’ayez point de peur, car voici je vous annonce un grand sujet de joie qui sera pour tout le peuple», ne dépassent pas les limites d’Israël, ainsi que le prouve le reste du passage : «car aujourd’hui, dans la cité de David ; vous est né un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur» ; ici Jésus est envisagé seulement comme Celui qui devait apporter en sa personne l’accomplissement des promesses faites à Israël. Mais les anges vont plus loin, lorsqu’ils disent : «Gloire à Dieu dans les lieux très-hauts, et sur la terre paix et bon plaisir dans les hommes» (non point seulement envers les hommes). Il n’est pas dit précisément : en l’homme, comme s’il ne s’agissait que de l’homme Christ, en qui, sans doute, le plaisir de Dieu reposait dans le sens le plus élevé possible, le Fils de Dieu étant devenu non un ange, mais un homme ; or ce n’est pas la cause des anges, mais celle des hommes, dont il est venu se charger (Héb. 2:16). Toutefois les paroles citées en Luc impliquent encore davantage ; car il s’agit ici, à la fois du plaisir de Dieu en l’homme, depuis que son Fils est devenu tel, prouvé par ce miracle même, et du plaisir de Dieu dans les hommes, parce que l’incarnation du Fils de Dieu a été le premier pas immédiat et personnel dans l’oeuvre destinée à révéler la justice de Dieu, en justifiant des hommes pécheurs au moyen de la mort et de la résurrection de Christ qui allaient avoir lieu. En vertu de cette personne toujours agréable devant ses yeux, et de l’efficacité de l’oeuvre rédemptrice accomplie par elle, Dieu peut trouver le même plaisir en ceux qui, de pécheurs coupables qu’ils étaient autrefois, sont devenus les objets éternels de sa grâce. Il est évident que la personne elle-même et l’état de la personne, par le moyen de laquelle toute cette bénédiction devait être rendue possible, sont considérés dans ce passage comme présents à la pensée de Dieu. Quand je dis l’état de la personne, j’entends parler naturellement de l’incarnation du Fils de Dieu, preuve et garantie évidentes du bon plaisir de Dieu en l’homme.

L’offrande qui accompagne la circoncision de Jésus, nous dépeint encore mieux que tout ce qui précède les circonstances où se trouvaient ses parents : leur profonde pauvreté.

Vient ensuite la scène touchante dans le temple, où le vieillard Siméon prend le petit enfant dans ses bras ; car «il avait été averti divinement par l’Esprit Saint qu’il ne verrait pas la mort, que premièrement il n’eût vu le Christ du Seigneur. Et il vint par l’Esprit dans le temple ; et comme les parents apportaient le petit enfant Jésus, pour lui faire selon l’usage de la loi, lui aussi le prit entre ses bras et bénit Dieu et dit : Seigneur, tu laisses maintenant aller ton esclave en paix selon ta parole ; car mes yeux ont vu ton salut». Il est évident que l’oeuvre du salut n’était pas encore accomplie, et néanmoins il y avait virtuellement en Christ «le salut de Dieu», expression bien appropriée à l’Évangile de celui qui fut le compagnon de l’apôtre, dont les écrits se basent principalement sur la «justice de Dieu». L’Esprit Saint pouvait ne pas encore dire par la bouche de Siméon «la justice de Dieu», mais bien «le salut de Dieu», la personne du Sauveur étant là présente qui, envisagée selon l’esprit prophétique, accomplirait au temps déterminé toute chose quant à Dieu et à l’homme. Siméon ajoute : «lequel tu as préparé devant la face de tous les peuples, une lumière pour la révélation des nations et la gloire de ton peuple d’Israël». Je ne considère pas le premier de ces deux prédicats comme ayant rapport au temps millénial, puisqu’alors la gloire d’Israël viendra en premier lieu et que Dieu assignera aux gentils la seconde place ; l’ordre sera donc inverse. L’Esprit fait entrevoir à Siméon un peu plus que ce qui est révélé par le témoignage prophétique de l’Ancien Testament : la révélation des gentils dont il parle, devait être la conséquence et l’effet du rejet de Christ. Au lieu de rester cachées dans l’obscurité, d’être passées sous silence dans les voies de Dieu, comme aux temps de l’ancienne alliance, au lieu d’être même subordonnées à Israël, comme elles le seront lors du Millénium, les nations étaient dorénavant appelées à occuper le premier rang, tandis que la gloire d’Israël aura lieu plus tard, pendant la période milléniale. La lumière brille incontestablement sur les nations d’une manière bien plus frappante qu’elle ne le fera alors, par le fait de la place privilégiée qui leur est assignée maintenant, depuis le retranchement des branches juives de l’olivier (Rom. 11). Les dernières paroles prononcées par Siméon ne laissent aucun doute à cet égard. Il ne prétend pas à bénir l’enfant Jésus, mais il bénit les parents et dit à Marie : «Voici, celui-ci est mis pour la chute et le relèvement de plusieurs en Israël, et pour un signe que l’on contredira» ; l’Esprit lui fait entrevoir le retranchement du Messie et le résultat que produira ce retranchement. «Et même une épée transpercera ta propre âme», parole accomplie dans le sentiment que Marie éprouva en présence du Seigneur crucifié. Puis il ajoute : «En sorte que les pensées de plusieurs coeurs soient révélées». L’opprobre de Christ agit moralement comme une sonde pour éprouver les coeurs. Où trouver, je le demande, un langage pareil ailleurs qu’en Luc ? Pas chez un seul des autres écrivains de l’Évangile auquel il conviendrait, ne fût-ce qu’un instant.

Ce ne sont pas ces paroles seulement qui m’apparaissent comme toutes particulières au récit de Luc. Les deux traits principaux et distinctifs de ses écrits sont, d’une part, la grâce toute-puissante de Dieu révélée en Christ, de l’autre, l’action exercée sur le coeur des hommes, comme étant le résultat moral de la croix. En conséquence, nous voyons que la louange de la grâce ayant été entonnée par Siméon, comme elle l’avait été auparavant par Marie, Zacharie, les bergers, elle continue de s’étendre, et Anne la prophétesse vient mêler sa voix dans ce concert joyeux, autre exemple du renouvellement de l’Esprit prophétique en Israël, de même qu’auparavant il y avait eu un renouvellement de l’apparition et du message des anges. Anne avait attendu bien des années, mais sa foi, comme toujours, fut enfin exaucée, et Dieu, qui prépare la louange dans les coeurs, prépare aussi les circonstances où elle doit se produire : «Elle survint en ce même moment, et louait le Seigneur, et parlait de Lui à tous ceux qui, à Jérusalem, attendaient la délivrance».

Ce chapitre se termine par une description du Sauveur, qui concorde admirablement avec le caractère de notre Évangile, car à quel autre conviendrait-il de parler du Seigneur à l’époque de son adolescence, de nous présenter une esquisse morale de cet Être merveilleux, non plus le nouveau-né de Bethléem, mais à l’âge de douze ans, dans l’humble compagnie de Joseph et de Marie ? Il se trouve avec ses parents à Jérusalem pour la fête de Pâque, selon l’ordonnance de la loi, et à cet âge déjà il montre la valeur qu’a pour Lui la parole de Dieu, et une intelligence de cette parole qui dépasse celle des docteurs de la loi. En Jésus envisagé comme être humain, il y avait un développement graduel, mais parfait en même temps ; il était aussi véritablement homme qu’il était réellement Dieu : «Il avançait en sagesse et en stature, et en faveur auprès de Dieu et des hommes». L’écrivain inspiré nous apprend que Jésus fut repris par ses parents, peu capables de comprendre ce que signifiait pour Lui, déjà alors, de trouver sa nourriture dans l’accomplissement de la volonté de Dieu. L’ayant cherché en vain, ils retournent à Jérusalem, et le trouvent assis au milieu des docteurs, place peu convenable, semble-t-il, pour un garçon de douze ans ; mais combien tout était beau et bienséant en Lui ! «Les écoutant et les interrogeant». Le Seigneur lui-même, quoique rempli de la connaissance divine, ne prend point alors la place d’enseigner avec autorité ; quoique sciemment le Fils de Dieu et le Seigneur Dieu, il était encore l’enfant Jésus, et Celui qui daignait être tel dans ce monde, montre au milieu d’hommes plus âgés, bien qu’ils en sussent infiniment moins que Lui, la plus douce et la plus décente humilité. Quelle grâce dans les questions de Jésus ! Quelle infinie sagesse vis-à-vis de l’obscurité de ces docteurs juifs ! Et pourtant lequel d’entre ces orgueilleux rabbins put lui reprocher la moindre infraction aux convenances les plus délicates ? Sa mère lui dit : «Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait ainsi ? Voici, ton père et moi nous te cherchions, étant en grande peine» ; et il répondit : «Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être aux affaires de mon Père ?» Le mystère se dévoile de bonne heure ; cet enfant n’avait pas besoin qu’une voix du ciel lui annonçât qu’il était le Fils de Dieu, ni que le Saint Esprit descendit sur lui pour l’assurer de sa gloire ou de la mission qui lui était confiée. Ces signes eurent lieu, sans doute, et je ne conteste point leur importance ; mais je répète que Jésus avait en lui-même la conscience qu’il était le Fils du Père, et que cette notion ne dépendait en aucune façon d’une révélation extérieure. Une telle révélation eut lieu plus tard, lorsque l’homme Jésus-Christ fut scellé du Saint Esprit, ainsi qu’il le dit lui-même : «Lui que le Père, Dieu, a scellé» (Jean 6:27). Mais j’insiste sur le fait qu’à l’âge de douze ans, Jésus avait la conscience intime qu’il était le Fils de Dieu, comme aucun autre homme quelconque ne pouvait l’être, et cela sans que personne le lui eût enseigné. En même temps, nous le voyons agir aussi parfaitement comme Fils de l’homme que comme Fils de Dieu ; il retourne avec ses parents à Nazareth «et leur était soumis». Telle fut dès son enfance cette personne divine, tel fut cet homme, parfait dans toutes les relations qui pouvaient être compatibles avec sa divinité.

1.3   [Chapitre 3]

Le chapitre 3 ouvre une scène nouvelle. «En la quinzième année du règne de Tibère César (les hommes passent, et légère est la trace laissée par les grands de la terre), Ponce Pilate étant gouverneur de Judée, et Hérode tétrarque de Galilée, et Philippe, son frère, tétrarque de l’Iturée et de la contrée de Trachonite, et Lysanias tétrarque d’Abilène, du temps d’Anne et de Caïphe, souverains sacrificateurs, la parole de Dieu vint à Jean, fils de Zacharie, au désert». Quel étrange état de choses ! Le pouvoir impérial est passé en d’autres mains ; l’Édomite est dans le pays — confusion politique ; — puis confusion dans l’ordre religieux. Deux souverains sacrificateurs à la fois ! Mais aucun changement quelconque survenu dans le monde ne pouvait arrêter les conseils de la grâce, qui se plaît au contraire à prendre les hommes et les choses dans leur pire état, afin de montrer ce que Dieu est envers les misérables. Jean-Baptiste apparaît ici avec le caractère particulier attribué à sa personne, selon le plan de l’Évangile de Luc : «Il alla dans tout le pays des environs du Jourdain, prêchant le baptême de la repentante en rémission de péchés». Son témoignage est remarquablement étendu : «Toute vallée sera comblée», dit-il, «et toute montagne et toute colline sera abaissée .... et toute chair verra le salut de Dieu». Cette citation d’Ésaïe le met virtuellement en contact avec les gentils, et indique que la grâce élargit sa sphère d’action. La manière dont Jean s’adresse à la foule est caractéristique sous ce rapport : point de reproches spécialement adressés, comme en Matthieu, aux Pharisiens et aux Sadducéens qui viennent à son baptême ; c’est la multitude qu’il tance, mais en avertissant chaque classe en particulier. C’était absolument comme au temps des prophètes ; ils n’étaient point devenus meilleurs ; l’homme restant pécheur et éloigné de Dieu, qu’importaient les privilèges juifs lorsque manquaient la repentance et la foi ? À quelle corruption leur incrédulité ne les avait-elle pas conduits ? «Race de vipères, qui vous a avertis de fuir la colère qui vient ? Faites donc des fruits dignes de la repentance, et ne vous mettez pas à dire en vous-mêmes : Nous avons Abraham pour père». Cela nous explique les détails qui suivent, et pourquoi Jean s’occupe des devoirs de chacune des classes d’hommes qui se présentent devant lui ; chose importante à noter, car Dieu pense aux âmes, et partout où s’exerce une véritable discipline morale selon la pensée de Dieu, elle s’occupe des hommes tels qu’ils sont, dans les circonstances de leur vie journalière. Publicains, soldats, le peuple en général, tous reçoivent la réponse qui sied à leur condition. En parlant de cette repentance, qui doit accompagner nécessairement la réception de l’Évangile, il est indispensable de ne pas oublier que, tandis que tous se sont égarés, chacun en particulier est allé son propre chemin.

Vient ensuite le témoignage rendu au Messie : «Et comme le peuple était dans l’attente, et que tous raisonnaient dans leurs coeurs à l’égard de Jean, s’il ne serait point le Christ, Jean répondait à tous, disant : Pour moi, je vous baptise avec de l’eau, mais il en vient un plus puissant que moi, duquel je ne suis pas digne de délier la courroie des sandales ; celui-ci vous baptisera de l’Esprit Saint et de feu. Il a son van en sa main, et il nettoiera entièrement son aire et assemblera le froment dans son grenier ; mais il brûlera la paille au feu inextinguible. Et en faisant plusieurs autres exhortations, il évangélisait le peuple». Ici encore un trait distinctif et frappant de la manière de Luc. Après avoir fait entrer Jean-Baptiste en scène, il poursuit l’histoire de ce dernier avant de reparler du Seigneur Jésus. «Et Hérode le tétrarque, étant repris par lui au sujet d’Hérodias, la femme de son frère, et à cause de toutes les méchantes choses que Hérode avait faites, ajouta encore à toutes les autres, celle de mettre Jean en prison». Évidemment Luc s’écarte en cet endroit de l’ordre chronologique des faits qu’il rapporte. Quantité d’historiens, tant anciens que modernes, et des plus exacts, en ont agi de même. Au lieu de se borner rigoureusement à l’ordre des dates, à la façon des chroniqueurs et des annalistes, ils groupent divers faits ensemble de manière à en faire ressortir les causes secrètes, les conséquences cachées, et à mettre en relief ce qui, au milieu d’une multitude d’événements, mérite de fixer l’attention du lecteur. Après avoir parlé de Jean-Baptiste, Luc n’interrompt plus le récit de la vie de Jésus qu’au chap. 7, où le message des disciples de Jean entre dans l’exposé d’un sujet spécial. L’esquisse rapide qu’il nous donne de la conduite fidèle de Jean, du commencement à la fin de sa carrière, et des conséquences qui en résultèrent pour lui, est aussi claire que possible ; de sorte que, sans donner lieu à aucune équivoque, Luc peut mentionner le baptême de Jésus par Jean, aussitôt après avoir parlé de son arrestation. L’ordre chronologique cède évidemment ici à des motifs d’un ordre supérieur.

L’insertion de la généalogie de Jésus à cet endroit-ci : «Et Jésus lui-même commençait d’avoir environ trente ans, étant, comme on l’estimait, fils de Joseph», etc., semble étrange au premier abord. Mais la Parole a toujours raison, et la sagesse est justifiée par ses enfants. La scène juive est terminée ; ce que le Seigneur était pour Israël a été pleinement révélé au résidu pieux ; la grâce de Dieu et sa fidélité à ses promesses ont été prouvées d’une manière d’autant plus admirable, que cela s’est passé en face du dernier grand empire des gentils. L’ange avait visité Zacharie, Marie, les bergers ; Emmanuel était né de la vierge, Jean-Baptiste, plus grand que tous les prophètes, avait précédé le Christ. Témoignages inutiles, Israël n’était qu’une race de vipères, comme Jean lui-même l’avait dit aux foules. Toutefois, de la part de Christ, nous voyons que sa grâce ineffable se manifeste dès qu’il y en a quelques-uns qui écoutent l’appel de Jean ; dès la moindre manifestation de la vie divine dans les âmes. La confession qu’ils sont pécheurs, le fait qu’ils admettent la vérité de Dieu à l’égard de leur état, leur attire le coeur de Jésus. En Lui pas l’ombre même de péché, pas la plus légère trace de souillure, et pourtant il s’associe à ceux qui se font baptiser par Jean. Ce baptême était de Dieu ; et la grâce, la pure grâce divine en Jésus, le poussa seule à cet acte. Lui qui n’avait rien à confesser, rien dont il pût se repentir, il était précisément l’expression même de la grâce de Dieu, et ne pouvait se séparer de ceux dans le coeur desquels surgissait la moindre réponse à cette grâce. Aussi, pour le moment, Jésus ne prend-il pas des individus soit d’entre Israël, soit d’entre les hommes en général, pour les mettre à part et en relation avec Lui, mais il s’associe à ceux qui reconnaissent la vérité de leur condition morale aux yeux de Dieu ; il prend cette place avec eux, non qu’il ait besoin personnellement de faire quelque aveu semblable au leur, mais il s’unit à eux dans sa grâce. Or ce même principe apparaît pendant le cours entier de la carrière de Jésus ; et, quels que soient les changements survenus à sa mort, ou auparavant, ils n’en ont que révélé davantage la puissance et les vastes conséquences.

Qui donc était cet homme sur lequel, après son baptême et tandis qu’il priait, le ciel s’ouvrit, et le Saint Esprit vint descendre ? Sa généalogie remontait à Adam et à Dieu ; il était «Fils d’Adam et Fils de Dieu». Il allait être mis à l’épreuve comme Adam, ou plutôt comme Adam ne l’avait jamais été ; car ce n’était pas dans un paradis, mais dans un désert, que ce second Adam devait trouver son tentateur. Au milieu de la ruine de ce monde, dans la scène de la mort, au-dessus de laquelle était suspendu le jugement de Dieu, dans des circonstances telles qu’il ne s’agissait plus d’innocence, mais de la puissance divine en sainteté, entourée du mal, là même où il n’y avait ni nourriture, ni breuvage, ce second Adam, réellement homme, resta dépendant de Dieu et vécut de la parole de Dieu. Tel a été, et bien davantage encore, l’homme Jésus-Christ. Aussi la généalogie de Jésus me paraît-elle se trouver ici précisément à l’endroit où elle devait être dans l’Évangile de Luc (ce qui a lieu à coup sûr, quand même nous ne le remarquerions pas), tandis qu’en Matthieu, son insertion après le récit du baptême, eût été étrange et hors de place, parce que la première des choses qu’il importait de faire connaître à un Juif, c’était la naissance du Christ selon les prophéties de l’Ancien Testament, du Fils qui avait été donné, de l’enfant qui était né, selon que l’avaient annoncé Ésaïe et Michée. Ici, au contraire, nous voyons le Seigneur dans son humanité, manifestant la grâce parfaite en un homme, l’absence totale de péché, et néanmoins se mettant sur le même pied que ceux qui confessaient leurs péchés ; un homme qui, quoique fils d’Adam, prouva qu’il était le Fils de Dieu.

1.4   [Chapitre 4]

Le chapitre 4 part de ce point de vue. La tentation y est envisagée sous son aspect moral, au lieu que Matthieu considère Jésus comme tenté en sa qualité d’homme, de Messie, et de Fils de l’homme. Là, dans la première tentation, le Seigneur parle de Lui-même comme d’un homme qui ne vit pas seulement des ressources de la nature, mais encore de la parole de Dieu ; dans la seconde, il est tenté comme Messie, et sa réponse est conforme à ce caractère ; dans la dernière, il s’agit évidemment de la gloire du Fils de l’homme. L’ordre suivi par Matthieu est, sans aucun doute, celui dans lequel la tentation a eu réellement lieu. Dans la première, il s’agissait de savoir si Jésus abandonnerait sa position d’homme. Or, pour l’homme, garder la parole de Dieu vaut mieux que la vie ; et la seule manière de vivre que Jésus estimât, c’était de vivre «de toute parole qui sort de la bouche de Dieu». Telle est pour l’homme la perfection. La foi est assurée que Dieu sait avoir soin de nous. Quant à l’homme, son devoir est de garder la parole de Dieu, et Dieu, de son côté, ne manquera point de le protéger. Par la réponse du Seigneur, Satan était battu. Alors il le tenta d’une autre manière, en citant le Psaume 91, qui parle clairement du Messie. Jésus ne pouvait démentir ces paroles, puisqu’il agissait d’après elles. Mais s’il était vraiment le Messie, pourquoi ne pas éprouver Dieu en s’appuyant sur la promesse contenue dans ce Psaume ? Satan fut battu pour la seconde fois. La dernière tentation enfin s’adresse à Jésus en sa qualité de Fils de l’homme, auquel écherront en partage tous les royaumes de la terre. Le diable Lui offre la possession et la jouissance immédiate de cette gloire ; mais Jésus ne voulait la recevoir que de Dieu seul, comme le rejeté des hommes et Celui qui aurait souffert à cause du péché ; non point en sa qualité de Messie vivant alors sur la terre, ni comme pressé de voir les promesses accomplies en sa faveur. Quoique les royaumes du monde dépendissent du Prince de ce monde, il n’appartenait cependant qu’à Dieu de les donner ; enfin, comment Jésus eût-il pu les accepter au prix de rendre hommage à Satan ? De toute manière les efforts du diable devaient nécessairement échouer, et il se retira sur le commandement de Jésus : «Va arrière de moi, Satan, car il est écrit : Tu rendras hommage au Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras lui seul». Tel est l’ordre historique de la tentation, et en même temps le point de vue spécial de Matthieu, parfaitement approprié au dessein que le Saint Esprit s’est proposé dans son Évangile.

Marc ne consacre à la tentation que quelques traits rapides, mais énergiques : «Et aussitôt l’Esprit le pousse dans un désert. Et il fut là au désert quarante jours, tenté par Satan ; et il était avec les bêtes sauvages ; et les anges le servaient».

Quant à Luc, il ne se contente pas d’une simple mention, mais en revanche il intervertit l’ordre des faits, chose d’autant plus grave, en apparence, qu’il agît sciemment ; car je ne doute pas qu’il n’eût connaissance du récit antérieur de Matthieu. J’espère démontrer néanmoins qu’en s’écartant de l’ordre chronologique, Luc, sous la direction évidente du Saint Esprit, nous présente la tentation du Seigneur au point de vue qui, seul, était conforme au caractère de son Évangile. Ici, de même qu’en Matthieu, Jésus est d’abord tenté comme homme, car c’est par là que doit commencer nécessairement tout récit de la tentation : dès que même le Fils de Dieu devait être tenté par Satan, cela n’était possible, à coup sûr, qu’en sa qualité d’homme. Mais aussitôt après, l’ordre est interverti, et Satan offre à Jésus les royaumes du monde. Tandis qu’en Matthieu, cette tentation, la dernière, met en relief le changement de dispensation qui devait résulter du rejet de Jésus par les Juifs, les tentations sont ici graduées selon leur importance morale et augmentent en intensité à mesure qu’elles se succèdent. Telle me paraît être l’explication du changement contenu dans le récit de Luc. La première tentation y a trait aux besoins corporels. Dieu avait-il ordonné à Jésus qu’il se passât de nourriture, et Jésus n’avait-il pas le droit et le pouvoir de transformer des pierres en pain ? Mais la foi maintient les droits de Dieu, reste dépendante de Lui et assurée qu’il interviendra au moment opportun. La seconde tentation contient l’offre la plus séduisante possible pour un homme de bien, qui désire répandre le bien autour de lui. Mais Jésus ne voulait donner gloire qu’à Dieu, l’adorer, le servir Lui seul. L’adoration de Dieu, l’obéissance à sa volonté, c’est le bouclier contre toutes les séductions semblables de la part de Satan. Dans la dernière tentation enfin, le diable se sert des paroles de Dieu, faisant appel aux sentiments spirituels de Celui qu’il voulait séduire. Une tentation spirituelle est bien plus subtile et dangereuse pour une personne sainte, que tout autre genre de tentation s’adressant soit à des besoins corporels, soit à des désirs en rapport avec ce monde. Luc nous présente donc ici, au point de vue moral, trois degrés différents : une tentation corporelle, une tentation mondaine et une tentation spirituelle. À cet effet, il intervertit leur ordre historique, tandis que Matthieu le conserve avec soin, lui qui, dans d’autres cas et selon les desseins spéciaux que le Saint Esprit s’est proposé dans son Évangile, s’en écarte plus souvent que ne le font même Luc ni Jean. Dans le récit que nous étudions, la portée morale de la tentation de Jésus ressort d’une manière frappante et instructive par le fait même que Luc nous la rapporte dans un ordre différent de celui où elle a eu lieu. Aussi les meilleurs manuscrits ne contiennent-ils point les paroles du verset 8 : «Va arrière de moi Satan, car ...» omission indispensable, dès que la dernière tentation remplace la seconde ; mais les copistes ayant ajouté dans le récit de Luc ces paroles empruntées à celui de Matthieu, il en résulte dans le texte reçu, comme aussi dans toutes les traductions faites d’après ce texte, que Satan, loin d’obéir à l’ordre de Jésus, Lui tient tête et continue à l’éprouver, tandis que le premier Évangile nous rapporte au contraire qu’il s’est retiré aussitôt devant l’expression de l’indignation de Jésus. Il y a donc une preuve interne plus décisive encore que celle des manuscrits les plus importants, qui nous empêche d’admettre l’interpolation citée plus haut. Le récit de Luc se termine par ces paroles parfaitement appropriées à la manière dont il nous a rapporté l’histoire de la tentation : «Et ayant accompli toute tentation, le diable se retira d’avec Lui pour un temps». Les mots «arrière de moi, Satan», ne pouvaient être placés ici à la fin, comme en Matthieu, puisqu’ils n’avaient pas été prononcés à cette occasion. De plus, Luc nous annonce que le diable devait revenir à une autre époque, ce qui eut lieu, en effet, vers la fin de la vie de Jésus, afin de le tenter d’une manière bien plus sérieuse encore, et dont nous trouvons dans cet Évangile un récit particulièrement détaillé ; car c’est Luc qui avait la mission spéciale de présenter à nos yeux la portée morale de l’agonie de Jésus en Gethsémané.

Au verset 14, il nous est dit que «Jésus s’en retourna en Galilée, dans la puissance de l’Esprit». L’homme était vainqueur de Satan. Le second Adam sort de la lutte avec une force qui s’était prouvée, et avait triomphé dans l’obéissance. Quel usage fait-il de cette puissance ? Il se rend dans sa province méprisée et y enseigne. «Sa renommée se répandit dans tout le pays d’alentour, et il enseignait dans leurs synagogues, étant glorifié par tous. Et il vint à Nazareth où il avait été élevé». Le fait mentionné ensuite, vers. 16, etc., n’est raconté en détail que dans l’Évangile de Luc. Lui seul nous a fourni par l’Esprit de Dieu cette peinture vivante et caractéristique du commencement du ministère de Jésus au milieu des hommes, selon les desseins et les voies de la grâce divine. Les actes de puissance n’étaient que des rayons de sa gloire. Tandis que Marc nous raconte que le Seigneur enseignait comme aucun des scribes, et nous le montre ensuite chassant un démon devant la foule émerveillée (1:21-28) ; tandis que Matthieu fait inaugurer le ministère de Jésus par une quantité de miracles qui mettent le sceau de Dieu sur sa doctrine (4:23, 24) ; et que Jean enfin nous le montre s’occupant des âmes en particulier, attirant à Lui les coeurs de quelques individus, qu’il appelle à devenir ses disciples (1:35, etc), le commencement du ministère de Jésus nous est présenté en Luc, à un point de vue tout différent. «Il entra dans la synagogue le jour du sabbat, selon sa coutume, et se leva pour lire. Et on lui donna le livre du prophète Ésaïe, et ayant déployé le livre, il trouva le passage où il était écrit : L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a oint pour annoncer de bonnes nouvelles aux pauvres ; il m’a envoyé pour guérir ceux qui ont le coeur froissé ; pour publier aux captifs la délivrance, et aux aveugles le recouvrement de la vue ; pour mettre en liberté ceux qui sont foulés, et pour publier l’an agréable du Seigneur. Et ayant ployé le livre, et l’ayant rendu à celui qui était de service, il s’assit ; et les yeux de tous ceux qui étaient dans la synagogue étaient arrêtés sur lui. Et il se mit à leur dire : Aujourd’hui cette écriture est accomplie, vous l’entendant». Celui qui parlait ainsi est Dieu, mais c’est de Lui comme homme qu’il était dit : L’Esprit du Seigneur est sur moi ; c’était l’homme Jésus-Christ, que l’Esprit du Seigneur avait oint pour annoncer de bonnes nouvelles aux pauvres. En cet homme était contenue alors la grâce de Dieu sur la terre, et c’est ainsi qu’il était désigné par l’Écriture. Cette application du passage d’Ésaïe convient admirablement à l’Évangile de Luc, et à lui seul ; car, du commencement à la fin, il développe le contenu de ces paroles, et nous présente la personne de Jésus en accord avec elles. «Et tous lui rendaient témoignage, et s’étonnaient des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche». Mais aussitôt l’incrédulité s’en mêle : «Et ils disaient : Celui-ci n’est-il pas le fils de Joseph ? Mais il leur dit : Assurément vous me direz ce proverbe : Médecin, guéris-toi toi-même ; fais ici aussi dans ton pays toutes les choses que nous avons ouï dire qui ont été faites à Capernaüm». Jésus avait déjà été à l’oeuvre dans la ville que Matthieu nomme «sa cité», mais l’Esprit passe cela complètement sous silence, afin de mettre pleinement en relief «la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ qui, étant riche, à vécu dans la pauvreté pour nous, afin que par sa pauvreté nous fussions enrichis». Au vers. 24, Jésus ajoute : «En vérité, je vous dis, qu’aucun prophète n’est reçu dans son pays ; et en vérité, je vous dis, qu’il y avait plusieurs veuves en Israël, aux jours d’Élie, lorsque le ciel fut fermé, trois ans et six mois, de sorte qu’il y eut une grande famine par tout le pays ; mais Élie ne fut envoyé vers aucune d’elles, sinon à Sarepta de Sidon vers une femme veuve». Plus tard seulement (chap. 5 et 7), Jésus appelle un publicain et exauce un gentil ; mais ici il parle de la grâce de Dieu contenue dans ces Écritures mêmes, que les Juifs lisaient et entendaient sans les comprendre. Telle est sa réponse à l’incrédulité de ceux qui étaient ses frères selon la chair. Qu’ils sont solennels les avertissements de la grâce ! Une veuve païenne, non pas une Juive, avait été l’objet de cette grâce divine, durant les jours de l’apostasie d’Israël ; «il y avait aussi plusieurs lépreux en Israël du temps d’Élisée le prophète, mais aucun d’eux ne fut rendu net, sinon Naaman le Syrien». Ces paroles de Jésus excitent sur-le-champ la colère et la jalousie de ceux qui, peu d’instants auparavant, s’étonnaient des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche. «S’étant levés, ils le chassèrent hors de la ville, et le menèrent jusqu’au bord escarpé de la montagne sur laquelle leur ville était bâtie, pour l’en précipiter. Mais lui, passant au milieu d’eux, s’en alla. Et il descendit à Capernaüm, ville de Galilée, et il les enseignait les jours de sabbat, et ils s’étonnaient de sa doctrine, parce que sa parole était avec autorité». C’est toujours la Parole qui, en Luc, a une importance particulière, parce qu’elle est l’expression de ce qu’est Dieu par rapport à l’homme et, en même temps, la pierre de touche qui met le coeur de l’homme à l’épreuve. Cet Évangile révèle donc essentiellement, d’une part ce que Dieu est vis-à-vis de l’homme, de l’autre ce qu’est l’homme, pleinement manifesté par la parole de Dieu. Ainsi, d’un côté, c’est la grâce de Dieu mise en lumière, de l’autre, la méchanceté de l’homme prouvée moralement, non plus seulement par la loi, mais davantage encore, par la parole de Dieu et la personne de Christ. Toutefois l’homme hait cette parole. Comment s’en étonner ? Quoique pleine de miséricorde, elle ne laisse aucune place à l’orgueil, à la vanité, à la propre justice ; elle exclut et annule tout ce qui donne de l’importance à l’homme. Il n’y a qu’un seul bon, c’est Dieu.

Mais outre ces deux points capitaux, nous voyons encore ici une chose essentielle : la puissance de Satan est active ici-bas ; elle l’était alors d’une manière si générale, si évidente, qu’on ne pouvait le nier, et si l’incrédulité des hommes les empêchait de comprendre la gloire de Jésus, Satan au moins en sentit la puissance. «Il y avait dans la synagogue un homme qui avait un esprit de démon immonde ; et il s’écria à haute voix, disant : Qu’y a-t-il entre nous et toi, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous détruire ? Je te connais, et je sais qui tu es : le Saint de Dieu». Remarquez à ce propos comment Jésus, à la fois l’accomplissement de la loi et des prophètes et Celui qui les accomplit, d’abord l’Oint du Seigneur selon la prédiction d’Ésaïe, est ici reconnu par les démons comme le Saint de Dieu, plus tard (vers. 41) comme le Christ (l’oint), le Fils de Dieu (au chap. 5, il agit plutôt sous le caractère d’Éternel). «Et Jésus le tança, disant : Tais-toi, et sors de lui ; et le démon, l’ayant jeté au milieu de tous, sortit de lui, sans lui avoir fait aucun mal». Il y avait donc en Christ, outre la grâce pour les besoins de l’homme, la puissance directe sur Satan ; ayant remporté la victoire, c’est maintenant en faveur de l’homme qu’il use de son pouvoir sur le diable. Vient ensuite la guérison de la belle-mère de Pierre ; puis il est ajouté au vers. 40 : «Comme le soleil se couchait, tous ceux qui avaient des malades de diverses maladies, les lui amenèrent ; et ayant imposé les mains à chacun d’eux, il les guérit. Et les démons aussi sortaient hors de plusieurs, criant et disant : Tu es le Christ, le Fils de Dieu. Mais il les tança fortement ; et il ne leur permettait pas de parler, parce qu’ils savaient qu’il était le Christ». Nous retrouvons ce même trait dans les Évangiles précédents. Au lieu de chercher à exercer de l’influence et d’en profiter, Jésus s’en va dès qu’il aperçoit que ses miracles attirent l’attention de la foule. Lui, le Saint de Dieu, il marche dans le chemin de la foi, refusant tous les hommages qui, s’adressant à Lui comme homme, eussent pu ternir sa gloire. Lorsque la foule le suit jusque dans le lieu désert où il s’est retiré, il déclare qu’il lui faut annoncer le royaume de Dieu aux autres villes aussi, ayant été envoyé pour cela ; «et il prêchait dans les synagogues de la Galilée».

1.5   [Chapitre 5]

Le chapitre 5 commence par un incident, que Luc nous rapporte en contradiction complète avec l’époque où il s’est réellement passé, c’est l’appel des premiers apôtres, celui de Simon en particulier ; car c’est lui qui nous est présenté ici comme l’objet spécial de la grâce du Seigneur, quoique d’autres aussi, appelés en même temps, aient tout laissé pour suivre Jésus. Ainsi, en d’autres occasions, nous avons observé que l’attention est attirée soit sur un seul démoniaque, soit sur un seul aveugle, tandis qu’en réalité il y en avait plusieurs. Or nous savons, par le récit de Marc, que l’appel de Simon a eu lieu avant la guérison de sa belle-mère, tandis que Jean nous a consigné dans son Évangile la première entrevue de Simon avec Jésus (1:35, etc.). Luc a d’abord présenté la grâce de Jésus au milieu des hommes et en leur faveur, depuis son apparition dans la synagogue de Nazareth jusqu’à l’époque où, après avoir passé par Capernaüm, il est dit qu’il prêchait dans toutes les synagogues de la Galilée, chassant les démons et guérissant les malades sur sa route. C’est donc essentiellement le déploiement en Lui de la puissance de Dieu par la Parole, contre Satan et toutes les infirmités humaines. Or Luc nous fournit d’abord une esquisse complète de la manifestation de cette puissance divine, au lieu de l’interrompre par l’appel de Simon qui méritait en outre, vu l’importance même de la manière dont le Seigneur agit en cette occasion, une mention distincte et spéciale. Telle est la méthode de Luc ; il classe les événements selon leur valeur morale, au lieu de les énumérer dans leur ordre historique.

«Or il arriva, comme la foule se jetait sur lui pour entendre la parole de Dieu, qu’il se tenait sur le bord du lac de Génézareth ; et il vit deux nacelles qui étaient au bord du lac, mais les pêcheurs en étaient descendus, et lavaient leurs filets. Et montant dans l’une des nacelles qui était à Simon, il le pria de s’éloigner un peu de terre ; et s’étant assis, il enseignait les foules de dessus la nacelle. Or, quand il eut cessé de parler, il dit à Simon : Mène en pleine eau, et lâchez vos filets pour la pêche. Et Simon, répondant, lui dit : Maître, nous avons travaillé toute la nuit, et nous n’avons rien pris ; mais sur ta parole, je lâcherai le filet». La parole de Jésus est la première chose qui met Simon à l’épreuve. Il avait déjà travaillé toute la nuit en vain ; mais la parole du Seigneur lui suffit. «Et ayant fait cela, ils enfermèrent une grande quantité de poissons, et leur filet se rompait. Et ils firent signe à leurs compagnons dans l’autre nacelle de venir les aider ; et ils vinrent et remplirent les deux nacelles, de sorte qu’elles enfonçaient». Nous voyons ensuite l’effet moral produit par la parole de Jésus dans le coeur de Simon : «Quand Simon Pierre eut vu cela, il se jeta aux genoux de Jésus, disant : Seigneur, retire-toi de moi ; car je suis un homme pécheur». Rien de plus naturel pour une âme saisie non point seulement par l’oeuvre miraculeuse qui venait d’être opérée, mais encore par une preuve aussi éclatante qu’on pouvait se confier implicitement en la parole du Seigneur, et que la puissance divine accompagnait aussitôt la parole de l’homme Jésus-Christ. La conscience de Pierre est tout à coup éclairée sur son état de péché ; la parole de Christ a fait pénétrer la lumière divine dans son âme : «Retire-toi de moi, car je suis un homme pécheur». Ces mots exprimaient un sentiment réel du péché et le confessaient sans réserve ; toutefois, l’attitude de Pierre aux pieds de Jésus nous montre que le Seigneur, en se retirant de lui, eût été bien loin d’exaucer le désir de son coeur, quoique Pierre sentît dans sa conscience qu’il ne méritait pas autre chose. C’est que jamais encore, il n’avait été aussi profondément convaincu de son état de péché. Déjà son coeur avait été lié à Christ par un attrait véritable ; d’après ce qui nous est raconté autre part, nous pouvons présumer que Pierre était né de Dieu avant cet incident ; il avait déjà connu et entendu la voix de Jésus (Jean 1:43). Mais maintenant la Parole l’a tellement pénétré et sondé, que les mots qu’il adresse au Seigneur, quoique contredisant en apparence le fait qu’il se jette à ses genoux, expriment véritablement le sentiment de son âme. Car il y avait à la fois ces deux choses en Pierre : d’une part, un attachement profond pour la personne de Jésus, un besoin impérieux de sa présence pour la joie de son coeur ; de l’autre, une conviction si intime et profonde de son indignité d’être avec le Seigneur, qu’elle le força à prononcer sa propre condamnation, dans un sens directement opposé à tous ses désirs. Plus il découvrait ce qu’était Jésus, plus Pierre sentait en même temps combien il était indigne de se trouver dans la compagnie d’une personne telle que Lui. Voilà toujours l’effet produit par la grâce dans les commencements de son oeuvre ; je dis : dans les commencements, ce qui ne signifie point que la grâce produise cet effet dès qu’elle agit en l’homme, car l’oeuvre de Dieu dans l’âme n’est point aussi accélérée qu’on s’imagine qu’elle doit l’être.

La réponse du Seigneur est pleine de grâce et d’encouragement : «Ne crains pas, dorénavant tu prendras des hommes». En m’arrêtant sur ce commencement du chapitre 5, j’ai voulu faire ressortir la force morale de notre Évangile. Nous voyons ici, en Christ, une personne divine qui, en déployant la connaissance et la puissance de Dieu, se révélait elle-même en grâce, mais aussi moralement à la conscience, quoique la grâce dissipât toute frayeur, qui devait nécessairement résulter de cette révélation morale.

Après cela, Jésus guérit un lépreux, et pardonne les péchés du paralytique, nouvelles preuves de la présence de l’Éternel, et accomplissement partiel de ce qui est annoncé au Ps. 103, touchant le peuple juif. Mais Jésus était aussi le Fils de l’homme. Tel était le mystère de sa personne présente en grâce. La puissance de Dieu se trouvait et se déployait en un homme qui vivait dans une dépendance absolue de Lui. Après l’appel de Lévi, vient la réponse du Seigneur à ceux qui lui demandent pourquoi ses disciples ne jeûnent pas comme ceux de Jean et des Pharisiens. Jésus montre qu’il n’ignorait nullement l’effet que la réalité de la grâce devait produire sur le coeur humain, lorsqu’elle était introduite au milieu de personnes accoutumées à la loi. Impossible de mettre le vin nouveau de la grâce dans les outres usées des ordonnances humaines. Il ajoute ici une vérité qui ne se trouve dans aucun des autres Évangiles, c’est qu’en présence des choses nouvelles qui lui sont offertes de la part de Dieu, l’homme préfère l’ancien système religieux avec ses sentiments, ses pensées, ses doctrines, ses habitudes, sa manière de vivre : «Il n’y a personne qui ait bu du vieux, qui veuille aussitôt du nouveau, car il dit : le vieux est meilleur». Oui, l’homme préfère la loi avec son obscurité, son incertitude, la distance qu’elle met entre Dieu et lui, à cette grâce divine infiniment plus précieuse, qui en Christ manifeste Dieu à l’homme, et par le sang de la croix amène l’homme à Dieu.

1.6   [Chapitre 6]

Ce même sujet nous est présenté dans deux incidents qui se terminent au verset 12 du chapitre 6, et qui ont lieu le jour du sabbat. Le Seigneur n’arrache pas lui-même des épis de blé comme ses disciples, mais il prend leur défense au point de vue moral. Au chap. 12 de Matthieu, où les mêmes faits nous sont rapportés, mais avec quelques différences dans les paroles de Jésus, il s’agit plutôt de mettre en relief le changement de dispensation qui allait avoir lieu (vers. 6, 7), tandis qu’en Luc c’est toujours le point de vue moral qui prédomine. La même remarque s’applique à la guérison de l’homme qui avait une main sèche, où Jésus défie pour ainsi dire les Pharisiens et les scribes venus pour l’accuser. Le sabbat, sceau de l’ancienne alliance, n’avait jamais été donné de Dieu afin de limiter sa bonté envers les affligés et les malheureux ; mais l’homme en avait abusé. Or le Fils de l’homme était Seigneur du sabbat, et rien ne saurait empêcher la grâce de bénir l’homme et de glorifier Dieu. Le seul résultat de cette guérison est, pour Jésus, la haine déclarée de ses adversaires qui dès lors complotent de le tuer.

«Or il arriva, en ces jours-là, qu’il s’en alla sur une montagne pour prier, et qu’il passa toute la nuit à prier Dieu ; et quand le jour fut venu, il appela ses disciples, et en choisit douze d’entre eux». Cet appel des douze apôtres, c’est-à-dire de ceux d’entre ses disciples qui devaient surtout le représenter après son départ, nous amène à ce qu’on nomme communément le sermon sur la montagne. Il y a des différences notables dans la manière dont Luc et Matthieu nous rapportent les discours de Jésus à cette occasion ; elles font ressortir d’une manière frappante le caractère et le but spécial de chacun de ces deux Évangiles. Luc met en contraste les malheurs et les bénédictions, tandis que Matthieu ne mentionne que ces dernières, et il est même évident que les malheurs cités par lui au chap. 23, n’ont point été prononcés lors du sermon sur la montagne. En mentionnant la partie solennelle du discours de Jésus, Luc introduit ici à côté de la grâce qui en appelle au coeur, un sérieux avertissement pour la conscience. Voici une autre différence : en Matthieu, Christ est plutôt représenté comme le législateur, d’autant supérieur à Moïse qu’il est l’Éternel, Emmanuel ; outre qu’il renchérit sur les commandements de la loi judaïque, il révèle des principes nouveaux d’une telle importance, qu’ils éclipsent ce qui avait été autrefois communiqué à Israël. Tout en maintenant l’autorité de la loi et des prophètes, Jésus introduit un changement immense, en harmonie avec la gloire de Celui qui parlait alors du haut de la montagne et avec la révélation du nom du Père. Plus tard, lors de la présence du Saint Esprit en puissance sur la terre, bien d’autres choses encore furent communiquées aux apôtres, ainsi que le Seigneur le leur avait annoncé Lui-même (voyez Jean 16). Ici, en revanche, dans l’Évangile de Luc, le point de vue est autre : Christ n’est pas représenté comme établissant de nouveaux principes par rapport à la loi, ni comme décrivant les diverses classes de personnes qui peuvent avoir part au royaume ; mais il s’adresse exclusivement à ses disciples, comme à ceux qui prenaient place avec Lui dans l’affliction et la persécution. Aussi n’est-il pas dit : «Bienheureux les pauvres», mais : «Bienheureux, vous pauvres, car le royaume de Dieu est à vous ; bienheureux, vous qui maintenant avez faim, car vous serez rassasiés ; bienheureux, vous qui pleurez maintenant, car vous rirez». Il s’agissait de souffrances et d’afflictions qui avaient déjà lieu, car Celui qui accomplissait les promesses, les Psaumes, les prophètes, était rejeté, et il fallait encore qu’il souffrît beaucoup (Matth. 16:21), avant que le royaume pût apparaître en gloire et en puissance. Tandis qu’en Matthieu le discours du Seigneur avait une portée générale, il s’adresse ici directement au coeur des disciples, et les promesses s’appliquent à eux personnellement.

C’est entre autres aussi pour cette raison, que Luc ne mentionne point les souffrances à cause de la justice. Matthieu cite deux sortes de souffrances : «Bienheureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des cieux est à eux». «Vous serez bienheureux, quand on vous injuriera et qu’on vous persécutera, et quand, à cause de moi, en mentant, on dira contre vous toute espèce de mal. Réjouissez-vous et tressaillez de joie, car votre récompense est grande dans les cieux». Dans ce dernier cas, la bénédiction est particulièrement signalée. En Luc, il ne s’agit que d’une seule cause de persécution : «Vous êtes bienheureux, quand les hommes vous haïront, et vous retrancheront, et vous insulteront, et rejetteront votre nom comme mauvais, à cause du Fils de l’Homme. Réjouissez-vous en ce jour-là, et tressaillez de joie, car voici votre récompense est grande dans le ciel». Qu’il est précieux d’entendre ici le grand témoin de la grâce parler Lui-même, dans l’esprit de cette grâce, et signaler la souffrance à cause de Lui, comme le trait distinctif de la persécution. Ceux qui souffrent pour la justice sont aussi sûrs de la bénédiction que les autres, et chacun de ces deux genres de persécution est précieux à sa place ; mais la part la moins heureuse n’est, dans tous les cas, pas celle que mentionne spécialement le discours du Seigneur dans cet Évangile-ci, qui nous a tout particulièrement en vue, nous qui étions autrefois des pécheurs d’entre les nations.

Ici, les différents sujets traités dans le sermon sur la montagne, n’apparaissent point comme autant de contrastes avec la loi, ainsi que les présente Matthieu ; il n’est pas question non plus de la valeur de la justice faite en secret devant Dieu (Matth. 6:2, 3), ni de la confiance en sa tendre sollicitude (Matth. 6:24, etc.), mais de la grâce pratique, laquelle recevra sa récompense : «Aimez vos ennemis, et faites du bien, et prêtez sans en rien espérer ; et votre récompense sera grande, et vous serez les fils du TrèsHaut... Soyez donc miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux». Les deux paraboles qui terminent le chapitre, ont trait, l’une à l’aveuglement des conducteurs de la religion traditionnelle et mondaine, l’autre à la nécessité de mettre les paroles du Seigneur en pratique, parce que celui qui se contente d’enseigner les autres, sans obéir pour son propre compte, va au-devant d’une ruine certaine.

Nous verrons, dans le chapitre suivant, que le Seigneur montre, d’une manière encore plus évidente, que la grâce ne pouvait se borner aux limites de la nation juive, et que sa puissance était absolument souveraine, indépendante non seulement des liens naturels qui le rattachaient à Israël, mais encore de la mort elle-même. Auparavant, je voudrais encore en quelques mots attirer l’attention sur un autre trait particulier au récit de Luc. Il est curieux de voir que cet écrivain a passé sous silence diverses parties du sermon sur la montagne, afin de les insérer ailleurs, soit comme commentaire des incidents qu’il raconte, soit à cause des rapports qu’elles offrent avec eux. C’est donc toujours la même méthode que nous avons constatée plus haut. Luc groupe les conversations du Seigneur selon leur caractère moral, tandis que Matthieu, partant d’un autre point de vue, a au contraire encadré dans le sermon sur la montagne, plusieurs discours du Seigneur qui furent prononcés en d’autres occasions. Nul doute qu’il n’y ait eu diverses questions adressées à Jésus pendant qu’il enseignait alors, et il a plu au Saint Esprit de nous en donner des exemples dans ces morceaux détachés du sermon sur la montagne, que nous rencontrons à diverses reprises dans toute la partie centrale de l’Évangile de Luc, laquelle se compose principalement de faits rattachés les uns aux autres, selon leur caractère moral, accompagnés des remarques qui en ont résulté ou bien qui s’y adaptent, et que l’auteur a alors insérées en les détachant de leur milieu primitif.

1.7   [Chapitre 7]

Nous trouvons, au commencement du chapitre 7, la guérison du serviteur d’un centurion, racontée avec des détails qui diffèrent singulièrement de ceux qui sont contenus dans le récit de Matthieu (8:5, etc.). Luc nous dit que le centurion envoya vers Jésus des anciens des Juifs. Quelqu’un qui ne comprendrait pas le dessein spécial de cet Évangile, et aurait seulement entendu dire que Luc écrivit particulièrement pour les gentils, aurait lieu d’être fort surpris de cette mention particulière. Matthieu ne dit rien de l’envoi des anciens, lui qui s’adresse précisément aux Juifs, tandis que c’est au contraire dans son Évangile, et non dans celui de Luc, que cette indication semblerait devoir trouver sa place. La personne dont je parle en tirerait la conclusion, bien simple à première vue, qu’il n’existe pas d’Évangile adressé soit aux Juifs, soit aux gentils, et que c’est une pure fantaisie que d’attribuer à tel ou tel récit inspiré de la vie du Seigneur, un but distinct et spécial. Or j’estime, au contraire, que l’omission de ce détail par Matthieu et sa mention dans l’Évangile de Luc, sont une nouvelle preuve évidente des buts différents que poursuivent ces deux écrivains. Luc, en sa qualité de gentil, appuie sur l’hommage rendu par le centurion aux Juif, selon la place particulière que Dieu leur avait assignée, ce qui nous rappelle le chap. 11 de l’épître aux Romains, où l’apôtre de l’incirconcision exhorte sérieusement les gentils à ne point s’enfler d’orgueil à cause de la bonté de Dieu à leur égard et de sa sévérité envers les Juifs, de peur qu’eux aussi ne fussent retranchés, s’ils étaient sages à leurs propres yeux et ne persévéraient pas dans la bonté de Dieu. Ici, le centurion fait preuve de sa foi et de son humilité par la considération qu’il témoigne au peuple de Dieu, au lieu de parler arrogamment de sa confiance en Dieu seul. Je touche ici à un principe bien important à plus d’un point de vue. Il y a souvent une grande dose d’incrédulité orgueilleuse cachée sous la profession de ne dépendre que de Dieu seul, et de se passer complètement de tout secours humain. J’admets qu’il est nécessairement des cas, où Dieu seul doit agir, convaincre, satisfaire ; mais celui dont il est question ici nous fournit dans le sens contraire un utile enseignement. Dieu avait alors un peuple sur la terre, et le centurion romain reconnaît ce peuple comme étant, malgré son indignité, celui que Dieu a choisi entre tous ; il montre sa soumission aux voies et à la volonté de Dieu en s’adressant aux anciens des Juifs, afin qu’ils plaident la cause de son serviteur auprès de Jésus. Je vois dans cette action bien plus de foi et de cette vraie humilité qui en est le fruit, que si le centurion se fût adressé personnellement au Seigneur, sans tenir compte des hommes ; or cette humilité que produit la foi est un fait précieux partout où il se rencontre. Les anciens font à Jésus un éloge très véridique de celui qui les avait envoyés, mais ils l’ajoutent évidemment de leur propre chef : «Et étant venus à Jésus, ils le prièrent instamment, disant : Il est digne qu’on lui accorde cela, car il aime notre nation et nous a bâti une synagogue». La déférence que le centurion témoigna aux Juifs en cette occasion-là, n’était qu’une preuve nouvelle de l’affection qu’il leur portait à cause de sa piété. Ainsi que nous l’avons déjà constaté, Matthieu garde sur ce fait un silence absolu, signe évident de l’inspiration du Saint Esprit, puisque tout autre écrivain, s’adressant à des Juifs, se fût empressé au contraire de raconter un détail aussi flatteur pour eux, tandis que Matthieu ajoute même à l’adresse du peuple d’Israël un avertissement solennel qui est omis dans le récit de Luc : «Et je vous dis que plusieurs viendront d’Orient et d’Occident, et s’assiéront avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des cieux ; mais les fils du royaume seront jetés dans les ténèbres du dehors ; là il y aura des pleurs et des grincements de dents» (Matth. 8:11, 12). En revanche, les deux Évangiles nous rapportent, presque dans les mêmes termes, les paroles d’admiration prononcées par Jésus en trouvant une pareille foi chez un gentil : «Et Jésus, avant entendu ces choses, l’admira, et se tournant vers la foule qui le suivait, il dit : Je vous dis que je n’ai pas trouvé, même en Israël, une si grande foi». Exhortation pour les Juifs croyants, dans l’Évangile de Matthieu, et encouragement pour les gentils, dans celui de Luc. La sagesse et la grâce de Dieu ressortent ainsi avec une grande beauté de la comparaison de ces deux Évangiles. Dans celui qui s’adresse aux Juifs, nous avons la bénédiction des gentils et l’avertissement d’Israël ; dans celui qui s’adresse aux gentils, le respect des Juifs et l’omission du jugement qui les concerne, parce que l’orgueil des gentils aurait pu s’en prévaloir.

La scène suivante (versets 11-17) n’est racontée que par Luc. Outre qu’il guérit, le Seigneur rend aussi la vie aux morts, à la fois avec une grâce et une majesté dignes de Lui, et en montrant, d’une manière frappante, qu’il comprend la douleur et l’affection humaines ; car non seulement Jésus ramène le mort à la vie par la puissance vivifiante qu’il possède, mais encore il est ému de compassion envers la mère, parce que c’est son fils unique qu’elle vient de perdre. «Ne pleure pas», lui dit-il, «et s’approchant, il toucha la bière, et ceux qui la portaient s’arrêtèrent ; et il dit : Jeune homme, je te dis, lève-toi ; et le mort se leva sur son séant, et commença à parler ; et il le donna à sa mère». On ne saurait concevoir une scène plus en rapport avec l’esprit et le but de cet Évangile. Après cela, Luc nous rapporte le message des disciples de Jean, dont j’ai déjà dit quelques mots en parlant du chap. 3. Il le fait dans le but spécial d’indiquer ici d’avance la crise qui se préparait. Le Messie répondait si peu à ce qu’on attendait de Lui, que son précurseur même paraît avoir été ébranlé, en voyant qu’il n’usait de sa puissance, ni pour son propre compte, ni en faveur de ceux qui le suivaient ; que loin de faire luire une aurore nouvelle de liberté et de bonheur pour le peuple d’Israël, il ne couvrait même pas de sa protection les hommes pieux qui en faisaient partie. Cependant un gentil venait d’avouer la suprématie absolue de Jésus ; qu’il fût présent ou non, une parole de sa bouche suffisait pour chasser les maladies. Impossible de nier le caractère d’une telle puissance. Que pouvait-elle être sinon celle de Dieu agissant en grâce sur la terre ? Or Jean-Baptiste lui-même n’était qu’un homme. Le Seigneur répond non seulement avec la dignité qui accompagnait toutes ses paroles, mais il montre aussi que sa grâce ne pouvait que déplorer l’incertitude de Jean, et il réfute du même coup l’incrédulité de ceux qui l’interrogeaient ; car si leur maître avait des doutes, leur faiblesse devait être encore plus grande.

Après cela, Jésus prononce son jugement moral sur toute cette génération (verset 31). La fin du chapitre présente un contraste étonnant entre la sagesse divine, produite par la grâce là où l’on s’attendrait le moins à la trouver, et la folle perversité de ceux qui s’estimaient être sages. «Mais la sagesse a été justifiée par tous ses enfants», peu importe qui ils ont été, comme elle le sera également par la condamnation de tous ceux qui auront rejeté le conseil de Dieu quant à eux-mêmes. Dans la scène qui se passe chez Simon le pharisien, le Saint Esprit nous a fourni, au moyen du récit de Luc, un commentaire des plus frappants sur la folie de la propre justice et sur la sagesse de la foi. Le Pharisien fait apparaître à nos yeux ce que vaut la sagesse humaine, tandis que la vraie sagesse divine, laquelle vient d’en haut, se révèle là où, seule, la grâce de Dieu l’a produite ; car enfin où penserait-on moins rencontrer cette sagesse que chez une femme corrompue et avilie, qui n’est même pas nommée par le Saint Esprit ? D’autre part, ce silence est à mes yeux une preuve de la grâce merveilleuse de Dieu. Si le nom de cette femme, trop connue alors dans la ville qu’elle habitait, ne valait pas la peine de nous être transmis, il valait la peine pour Dieu de manifester en elle les richesses de sa grâce. Or si, d’un côté, la valeur de la grâce apparaît d’autant mieux là où la nécessité s’en fait le plus sentir, de l’autre, la puissance de transformation qui lui est inhérente éclate aussi d’une manière d’autant plus merveilleuse dans les cas désespérés. Si quelqu’un est en Christ, c’est une nouvelle création (2 Cor. 5:17). La grâce ne change pas, n’améliore pas le vieil homme selon le modèle de Christ, mais elle crée une vie nouvelle avec un caractère nouveau. Cette femme, objet de la grâce, était entrée dans la maison du Pharisien, attirée par la grâce du Sauveur, vraiment repentante, remplie d’amour pour Lui, mais sans avoir la connaissance du pardon de ses péchés ; voilà ce qui lui manquait encore et ce que Jésus voulait lui donner. Le coeur de cette femme n’était pas attiré parce qu’elle avait reçu l’Évangile ou compris les privilèges du croyant, puisque Jésus n’était pas encore mort et ressuscité ; il était captivé par quelque chose de plus profond que la connaissance de bénédictions conférées, c’était la grâce de Dieu en la personne de Christ. Elle sentait instinctivement que toute la pureté et l’amour de Dieu n’existaient pas en Christ d’une manière plus réelle que la miséricorde dont elle avait besoin pour elle-même, et en dépit du sentiment de tous ses péchés, elle était sûre de pouvoir s’abandonner sans réserve à la grâce illimitée qu’elle voyait en Lui. Ce mobile l’emportait sur la crainte bien naturelle qu’elle pouvait éprouver, en songeant à l’accueil que devait nécessairement lui faire le maître de la maison où elle se rendait afin d’y trouver le Seigneur. Quelle excuse présenter ? Cette femme n’en cherchait plus ; elle était dans la vérité maintenant ; elle avait affaire à Jésus, le Seigneur de gloire, dont la grâce avait tellement pris possession de son âme, que rien au monde n’eût pu la détourner de son dessein. Sans demander la permission du Pharisien, sans personne pour l’introduire, elle va droit à Jésus, apportant un vase d’albâtre plein de parfum, «et se tenant derrière à ses pieds, et pleurant, elle se mit à les arroser de ses larmes ; et elle les essuyait avec les cheveux de sa tête, et couvrait ses pieds de baisers, et les oignait avec le parfum». Cette action fit naître dans le coeur de Simon une indignation religieuse qui n’était que de l’incrédulité, comme tous les raisonnements de l’homme naturel touchant les choses divines : «Et le pharisien qui l’avait convié, voyant cela, dit en lui-même : Si celui-ci était prophète, il saurait qui et quelle est cette femme qui le touche, car c’est une pécheresse». Quel hypocrite que ce Pharisien ! Lui qui avait invité Jésus, il ne lui témoignait qu’un semblant d’estime ; le Seigneur n’avait au fond nulle valeur à ses yeux ; loin de voir Dieu lui-même, le Fils du Très-Haut, en l’humble personne qu’il avait conviée à sa table, il doute que Jésus soit même un prophète. C’est donc lui qui avait tort et qui est pris en défaut, non pas la pécheresse, puisque, méconnaissant la personne de Jésus, il se trompait sur le point essentiel. En répondant aux pensées de son coeur, Jésus lui donne la preuve qu’il est non seulement prophète, mais plus encore, le Dieu des prophètes.

Cette scène concorde en tous points avec le caractère du récit de Luc, qui seul nous la raconte, et le choix du Saint Esprit est admirable, en manifestant ici Jésus en harmonie complète avec tout ce qui nous a été rapporté de Lui, depuis le commencement de cet Évangile. Le Seigneur déclare que les péchés de cette femme lui sont pardonnés ; preuve qu’elle ne le savait pas auparavant, et que ce n’était point cela qui l’avait amenée à Jésus. Dès qu’on admet le contraire, cet épisode perd, à mon avis, son sens véritable ; mais ainsi, quelle assurance la grâce de Jésus donne à quiconque s’adresse directement à Lui ! Il parle avec autorité et garantit le pardon. Avant d’avoir entendu cette déclaration de sa bouche, ç’aurait été alors de la présomption que d’agir comme si les péchés eussent déjà été pardonnés. Le but spécial de ce récit me paraît donc être de présenter à nos regards une pauvre pécheresse pleine d’un véritable repentir, attirée par la grâce de Jésus, laquelle a touché son coeur, et apprenant directement de sa bouche : «Tes péchés te sont pardonnés». Ses nombreux péchés lui étaient pardonnés ; l’étendue des besoins de son âme n’est point dissimulée, puisqu’elle avait beaucoup aimé. Son amour était aussi réel avant qu’après le pardon ; elle avait été ravie par la grâce divine et l’amour qui se trouvaient en la personne de Jésus, et qui lui avaient inspiré cet amour par l’enseignement du Saint Esprit ; mais il est évident que son amour pour le Seigneur a dû être augmenté, lorsqu’elle eut appris de sa bouche le pardon de ses péchés. Jésus nous est présenté ici comme Celui qui sonde jusqu’au fond l’incrédulité du coeur, qui apprécie, aussi bien qu’il l’a opérée, l’oeuvre de la grâce chez le croyant, et lui donne la paix de l’âme par le pardon de ses péchés.

1.8   [Chapitre 8]

Ici, tout en prêchant et en annonçant le royaume de Dieu, le Seigneur est suivi d’une foule d’hommes et de femmes, enfants de la sagesse, humbles mais vrais témoins des richesses de sa grâce, et attachés à sa personne : «Et les douze étaient avec lui, et des femmes aussi qui avaient été guéries de mauvais esprits et de maladies, Marie, qu’on appelait Madeleine, de laquelle étaient sortis sept démons, et Jeanne, femme de Chuzas, l’intendant d’Hérode, et Susanne, et plusieurs autres, qui l’assistaient de leurs biens». Ce trait si étonnamment caractéristique de la vie du Seigneur, ne se trouve que dans cet Évangile. Entièrement au-dessus de tout le mal des hommes, Jésus, marchait dans le calme parfait de la présence de son Père, mais en même temps comme l’exigeait l’activité de la grâce de Dieu ici-bas. Aussi, en exposant la parabole du semeur, parle-t-il de ce qu’il faisait Lui-même, répandant la semence de la parole de Dieu. En Matthieu (13:18), où cette même parabole se rapporte au royaume des cieux, la semence est nommée la parole du royaume, tandis qu’en Luc il ne s’agit pas du royaume ; voilà la simple raison de cette différence. Remarquez à ce propos que l’Esprit de Dieu, dans les discours qu’il nous a transmis, ne se borne pas aux seules paroles que Jésus a prononcées, chose que je crois fort important de ne jamais oublier, pour acquérir une saine intelligence des Écritures. Dans leur zèle en faveur de l’inspiration plénière, des commentateurs orthodoxes ont supposé un genre d’inspiration tout à fait machinal, prétendant que le Saint Esprit doit avoir uniquement dicté aux évangélistes les paroles littérales que Christ a prononcées dans chacun de ses discours. À mes yeux, au contraire, il n’existe pas la moindre raison en faveur d’une explication pareille. Assurément, le Saint Esprit nous a transmis la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, de sorte que les différences signalées entre tel et tel Évangile ne sont pas dues à la faiblesse humaine, mais au but spécial qu’il avait en vue ; or, ce que le Saint Esprit a dicté, vaut incomparablement mieux qu’un récit littéral écrit par quatre personnes différentes, qui auraient eu chacune l’intention de nous rapporter les mêmes faits et les mêmes paroles. Reprenons la parabole du semeur : Matthieu, comme je viens de le dire, nomme la semence : la parole du royaume ; Luc, au contraire : la parole de Dieu. Le Seigneur peut avoir employé ces deux termes à la même occasion ; je ne le conteste point ; mais une chose est évidente, c’est que l’Esprit de Dieu, selon sa divine et souveraine volonté, ne nous les a point transmises ensemble dans le même Évangile. Il n’a point abaissé les évangélistes au rôle de simples rapporteurs, dont le but et l’habileté consistent à transmettre littéralement toutes les paroles qu’un personnage célèbre a prononcées ; l’Esprit de Dieu avait la puissance d’agir plus librement, et de dicter telle partie d’un discours de Jésus à un évangéliste, telle partie à un autre. On voit ainsi que le système littéral dont j’ai parlé plus haut, n’arrivera jamais à expliquer l’inspiration ; il est entièrement mis en défaut par le simple fait irréfutable, que les Évangiles ne nous rapportent pas tous les mêmes paroles de Jésus. Je cite un autre exemple mentionné précédemment : en Matthieu, il est dit : «Bienheureux les pauvres» ; en Luc : «Bienheureux, vous pauvres», difficulté inextricable pour les partisans du littéralisme, tandis qu’elle disparaît pour ceux qui estiment que le Saint Esprit avait l’autorité et la puissance d’employer différents écrivains, selon les buts divers qu’il se proposait. Pas un seul des Évangiles n’a le dessein de fournir un récit détaillé de toutes les oeuvres et de toutes les paroles du Seigneur, et quoique chacun d’eux ne nous transmette que l’exacte vérité, nous chercherions en vain dans l’ensemble même de ces quatre narrations tous les faits relatifs à la vie de Jésus. Malgré cela, la méthode employée par l’Esprit a précisément pourvu à notre instruction de la manière la plus complète possible. Disposant absolument de la vérité tout entière, il nous transmet les paroles qui nous étaient utiles, à la place qui leur convient le mieux, et par le moyen d’un écrivain spécialement choisi à cet effet, afin de présenter d’autant mieux à nos regards la gloire du Seigneur.

Cette parabole est suivie d’une seconde, qui n’est nulle part mentionnée dans l’Évangile de Matthieu, où, en revanche, celle du semeur en précède une autre également relative au royaume des cieux, car Matthieu nous rapporte au chapitre 13, un ensemble complet de paraboles ayant trait au royaume et au changement de dispensation dont il s’occupe. Ici, c’est de la prédication et de la réception de la parole de Dieu qu’il s’agit ; aussi la parabole du verset 16 occupe-t-elle en cet endroit une place importante, parce qu’une fois que la Parole a pénétré dans le coeur, il faut un témoignage. Aux disciples, non pas à la nation juive, était donné de connaître les mystères du royaume de Dieu ; éclairés eux-mêmes, il s’agissait dès lors de répandre la lumière pour les autres : «Personne, après avoir allumé une lampe, ne la couvre d’un vase, ni ne la met sous un lit ; mais il la place sur un pied de lampe, afin que ceux qui entrent voient la lumière. Car il n’y a rien de secret qui ne devienne manifeste, ni rien de caché qui ne se connaisse et ne vienne en évidence. Prenez donc garde comment vous entendez ; car à quiconque a, il sera donné, et à quiconque n’a pas, cela même qu’il parait avoir, lui sera ôté». La responsabilité, quant à l’usage de la lumière reçue, est mise pleinement en relief.

Après cela, lorsqu’on rapporte à Jésus que sa mère et ses frères désirent le voir, il répond : «Ma mère et mes frères sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique». Dans les choses divines, il ne s’agit plus des liens naturels, mais de nouvelles liaisons basées sur la mise en pratique de la Parole qu’on a écoutée. C’est donc encore de la parole de Dieu qu’il est ici question, de l’approbation de Dieu sur ceux qui estiment et gardent sa Parole ; en lui attribuant la valeur morale qu’elle mérite, on se rencontre avec Jésus. Dans l’Évangile de Matthieu (12:46, etc.), il s’agit de nouvelles relations remplaçant la nation juive abandonnée à son apostasie.

Mais Jésus n’exempte pas ses témoins d’épreuves pendant qu’ils sont ici-bas. La scène qui se passe sur le lac de Génésareth nous montre l’incrédulité des disciples au milieu de la tourmente, la grâce et la puissance de Jésus en leur faveur.

«Et ils abordèrent au pays des Gadaréniens, qui est vis-à-vis de la Galilée ; et quand il fut descendu à terre, un homme de la ville vint à sa rencontre, qui depuis longtemps avait des démons, et ne se vêtait pas, et ne demeurait pas dans une maison, mais dans les sépulcres». En dépit de cette terrible possession, une profonde oeuvre divine est opérée dans le coeur de cet homme. Marc nous rapporte le même miracle (chap. 5), en y ajoutant à la fin quelques détails qui, selon le caractère de son Évangile, présentent le démoniaque comme appelé à devenir un serviteur de Dieu. Ici, après avoir été l’objet de la grâce et de la puissance de Jésus, puis captivé par Celui qui de cette manière lui avait fait connaître Dieu, il nous apparaît plutôt comme un homme de Dieu. Comment s’étonner que, délivré des démons, il ait supplié Jésus de pouvoir rester avec Lui ? C’était là un sentiment pour ainsi dire naturel à la grâce et aux relations toutes nouvelles établies entre Dieu et lui. «Mais Jésus le renvoya, disant : Retourne-t’en en ta maison, et raconte quelles grandes choses Dieu t’a faites. Et il s’en alla, publiant par toute la ville quelles grandes choses Dieu lui avait faites».

Le chapitre se termine par l’histoire de la fille de Jaïrus. Tandis que le Seigneur est en chemin pour aller guérir cette fille israélite, une femme, mue par la foi, vient toucher le bord de son vêtement, et trouve une guérison instantanée, car personne ne s’approchait de Jésus en vain. Quoique Jésus pourvoie de même aux besoins de toute âme quelconque qui s’adresse à Lui maintenant, il ne manquera point au temps déterminé d’accomplir les desseins de Dieu pour le réveil du peuple d’Israël. La jeune fille était morte lorsqu’il entra dans la maison, néanmoins il dit à ses parents qui se lamentaient : «Elle n’est pas morte, mais elle dort». Le Seigneur, un jour, restaurera Israël qui, selon Dieu, n’est pas mort, mais endormi.

 

2                    Chapitres  9  à  16

2.1   [Chapitre 9]

Le chapitre 9 commence par la mission des douze disciples, oeuvre toute nouvelle du Seigneur, qui communique de la puissance en grâce à des hommes choisis par Lui, afin qu’ils prêchent le royaume de Dieu et guérissent les infirmes ; car dans cet Évangile, il s’agit de l’oeuvre de la grâce divine, destinée à étendre sa sphère d’action bien au delà des limites d’Israël, et à atteindre un but à la fois plus vaste et plus élevé que les bénédictions accordées à ce peuple. Dans l’Évangile de Matthieu (10:5, 6), la mission des douze est considérée exclusivement au point de vue judaïque, et les messagers du royaume y sont représentés comme poursuivant leur oeuvre jusqu’à l’arrivée du Fils de l’homme, de sorte que l’appel des gentils est passé sous silence. Ici, au contraire, quoique ayant lieu au milieu du peuple juif, auquel Dieu s’adressait encore exclusivement, cette même mission des disciples perd son caractère judaïque et révèle Dieu dans sa bonté et sa miséricorde en faveur de l’homme. Voilà ce qui dans l’Évangile de Luc est mis en pleine lumière. Il est parlé ici du royaume de Dieu, ce qui signifie essentiellement l’intervention de la puissance divine en contraste avec l’état de l’homme abandonné à lui-même. À la place de l’homme, livré à ses propres ressources et à sa sagesse pour maintenir sa suprématie dans le monde par la providence de Dieu, comme s’il était investi d’un droit sur la nature, c’est Dieu lui-même qui prendra possession de la terre, afin d’y manifester sa puissance et sa bonté en la personne de Christ, avec lequel l’Église sera unie visiblement. De cette manière, l’homme sera réellement exalté et béni plus qu’il ne le fut jamais ; toutefois cette bénédiction n’aura lieu qu’à l’époque du millénium. Pour le moment, les disciples devaient être les messagers de Christ ; car Dieu établit toujours un témoignage relatif aux choses qu’il entend exécuter plus tard. À cette mission se rattachait le pouvoir de chasser les démons et de guérir les maladies ; mais ces oeuvres miraculeuses, mentionnées avec plus de détails en Matthieu, cette force dont étaient revêtus les messagers du royaume, pour défier la puissance de Satan, n’étaient point le but principal de leur mission ; il s’agissait avant tout de manifester la bonté et la compassion de Dieu envers l’homme, pour les besoins de son âme et pour ceux de son corps. Voilà ce que le Saint Esprit met particulièrement en relief dans l’Évangile de Luc, tandis que Matthieu, nous l’avons déjà vu, présente la mission des douze comme étant adressée aux Juifs jusqu’à la fin des temps, de sorte qu’il omet complètement ce qui concerne les gentils.

En présence du témoignage de Christ, l’homme est responsable de la manière dont il le reçoit (vers. 5), chose tout aussi vraie et solennelle aujourd’hui, bien que l’Évangile n’annonce pas seulement le royaume, mais encore la grâce de Dieu. Prêcher l’Évangile, en omettant de parler des conséquences terribles pour quiconque refuse de l’accepter, c’est, à mon avis, en perdre une partie. Prêcher l’amour seul n’est pas assez, quoique l’amour soit essentiel à l’Évangile, puisque ce dernier est le message d’un amour qui a donné le Fils unique de Dieu et ne l’a point épargné sur la croix, afin de sauver des pécheurs. L’Évangile est assurément la manifestation la plus éclatante possible de la grâce de Dieu envers l’homme en la personne de Christ. Mais prêcher l’amour seul, c’est un Évangile différent qui n’en est pas un autre (Gal. 1:6). Si l’on cache aux hommes les terribles conséquences auxquelles ils s’exposent infailliblement, je ne dis pas en rejetant l’Évangile, mais même en y restant indifférents, on commet une fatale erreur. Ce n’est point témoigner un amour réel pour eux, que de leur taire qu’ils sont déjà perdus et qu’ils iront dans les peines éternelles, à moins d’être sauvés en croyant à l’Évangile. Occuper les hommes d’autres choses, quelque bonnes qu’elles paraissent ou qu’elles puissent être à leur place, n’est qu’une preuve qu’on est insensible à la grâce et à la gloire de Dieu, au mal provenant du péché, aux besoins les plus pressants de l’homme, au jugement inévitable, et au bonheur de l’Évangile. Ces choses négligées, c’est en vain qu’on parlera de la bonté de Dieu. Ici, malgré la différence que j’ai signalée plus haut entre le caractère que revêt la mission des disciples dans l’Évangile de Luc et celui de Matthieu, il s’agit directement d’un témoignage rendu aux Juifs de la part du Seigneur en vue de son rejet, les disciples étant investis des puissances du siècle à venir. Le roi Hérode entend parler de ce témoignage, et nous voyons en lui les mouvements de la conscience chez un homme méchant. Il s’en émeut et cherche à savoir par la puissance de qui tant de miracles s’accomplissent. Il avait connu Jean-Baptiste comme un personnage célèbre qui attirait l’attention de tout le peuple d’Israël ; mais Jean n’existait plus ; Hérode le savait bien. C’est parce que sa conscience était mauvaise, qu’il était ainsi troublé en apprenant ce qui se passait, surtout lorsqu’on prétendait que Jean était ressuscité des morts, supposition qui toutefois ne le satisfait pas. Il n’a aucune idée de la puissance de Dieu, qui peut ressusciter les morts, et pourtant sa conscience ne lui laisse pas de repos.

Les apôtres, revenus de leur mission, racontent à Jésus tout ce qu’ils ont fait. Il les prend à l’écart dans un lieu désert, suivi des foules auxquelles il parle du royaume de Dieu, et dont il guérit les malades. Puis les disciples ayant montré leur incapacité de saisir ce qu’était réellement le Christ, il se manifeste à eux non seulement comme un homme qui est le Fils de Dieu, mais encore comme le Dieu d’Israël, l’Éternel en personne sur la terre. Tel Jésus apparaît dans chacun des Évangiles, bien qu’il ait encore d’autres choses en vue, et qu’il ne se manifeste pas toujours à ce même degré d’élévation ; aussi ce miracle de la multiplication des pains, qui a le but évident de nous montrer que Dieu était alors présent sur la terre en bénédiction pour son peuple, nous est rapporté d’un commun accord par les quatre évangélistes (Matth. 14, Marc 6, Jean 6) ; Jean lui-même ne l’omet pas, contrairement à son habitude de nous raconter des miracles d’un ordre différent de ceux qui sont contenus dans les trois autres récits de la vie du Seigneur. Celui qui jadis avait fait pleuvoir la manne dans le désert, rassasie ses pauvres de pain (Ps. 132:15), les Juifs en première ligne, mais avec eux aussi tous ces pauvres, tous ces méprisés qui l’avaient suivi et qui manquaient de nourriture. Ce miracle, tout en étant en complète harmonie avec le caractère particulier de l’Évangile de Luc, ne s’adapte pas moins, d’une manière ou d’une autre, à chacun des Évangiles. Matthieu nous indique, me semble-t-il, le grand changement d’économie qui allait arriver ; là (14:22), Jésus renvoie les foules, se rend sur une montagne à l’écart pour y prier, et pendant ce temps les disciples sont ballottés par la tempête. La foi réelle manquait totalement à ces Juifs ; ils recherchaient Jésus à cause du profit qu’ils pouvaient en tirer, non point pour l’amour de Lui. La vraie foi, au contraire, reçoit Dieu en la personne de Jésus ; elle voit la gloire suprême d’un Christ rejeté ; elle le reconnaît, quelles que puissent être les circonstances extérieures. Ces foules ne le reconnaissaient pas ; elles auraient aimé un Messie tel que Jésus apparaissait à leurs yeux dans sa puissance et sa bonté, un Messie se chargeant de les délivrer et de les enrichir ; mais quant à la gloire de Dieu en sa personne, elles n’en avaient pas la moindre perception. Aussi le Seigneur, après leur avoir témoigné sa miséricorde, les renvoie et se sépare d’elles. Pendant ce temps, les disciples sont exposés à la tempête ; puis le Seigneur les rejoint sur la mer et provoque l’énergie de Pierre, type de ceux qui, appartenant au Résidu pieux d’Israël dans les derniers jours, témoigneront le plus de courage au milieu de l’épreuve, car tous ne posséderont pas la foi au même degré. Il y avait chez Pierre de l’affection pour le Seigneur et assez de confiance en Lui pour tout abandonner et aller à sa rencontre, mais en même temps Pierre se préoccupa du danger qu’il courait. Eux aussi, marchant avec courage à la rencontre du Messie, seront troublés à la vue des épreuves et près de succomber ; mais le Seigneur, dans sa miséricorde, interviendra et les délivrera. Matthieu présente donc à nos yeux le changement d’économie survenu plus tard par l’ascension du Seigneur, séparé des siens, afin de les représenter comme souverain sacrificateur dans les lieux célestes, jusqu’à l’époque où il touchera le coeur de son peuple et apparaîtra de nouveau sur la terre afin de le délivrer. Autre était le but que Marc et Luc se sont proposé dans leurs récits, quoique le premier mentionne les mêmes détails que Matthieu, sauf l’épisode de Pierre ; le changement d’économie n’entrait pas dans leur point de vue, ni le retour du Seigneur sur la terre au milieu du peuple d’Israël. Dans l’Évangile de Jean, le miracle de la multiplication des pains donne lieu à l’admirable discours de Jésus qui termine le chapitre 6, et dont je parlerai plus loin. Ainsi, chaque Évangile nous le présente à un point de vue différent et spécial, selon les intentions diverses du Saint Esprit.

Après cela, Jésus appelle ses disciples à l’écart et leur demande ce que les foules pensent de Lui (Matth. 16:14 ; Marc 8:27 ; comp. Jean 6:67). Il avait montré ce qu’il était, ainsi que toutes les bénédictions réservées pour Israël, mais ce peuple n’avait pas de foi ; ces foules éprouvaient bien jusqu’à un certain degré le besoin que Jésus leur vînt en aide, elles étaient disposées à accepter de sa part les choses concernant la vie présente ; mais là s’arrêtaient leurs désirs. C’est ce que le Seigneur prouve par les réponses qu’il provoque de la part de ses disciples, en leur demandant : «Qui disent les foules que je suis ?» Les uns prétendaient qu’il était Jean-Baptiste, d’autres Élie, d’autres enfin quelqu’un des anciens prophètes ressuscité ; quantité de suppositions, mais pas l’ombre de foi ; que ce soit Hérode et sa cour, ou Jésus et ses disciples, la réponse est la même ; toujours l’incertitude et l’incrédulité. Mais dans ce petit groupe qui entourait le Seigneur, il se trouvait des coeurs auxquels Dieu avait dévoilé la gloire de Christ, et Jésus dans son amour divin se plaisait à entendre cette confession de sa gloire, non pas à cause de Lui, mais à cause de Dieu et de ceux qui la faisaient. Il en était digne assurément, mais son amour préférait donner que recevoir, se plaisait à confirmer la bénédiction accordée par Dieu à ses disciples et à en prononcer une nouvelle. Quel moment aux yeux de Dieu que cette confession de la gloire de Christ ! Jésus ayant ajouté : «Et vous, qui dites-vous que je suis ?» Pierre répondit aussitôt : «Le Christ de Dieu». On s’étonne, à première vue, en songeant que dans l’Évangile juif de Matthieu, la confession de Pierre est rapportée d’une manière plus complète qu’ici, puisqu’il répond : «Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant» ; aussi Luc ne mentionne-t-il pas non plus les paroles de Jésus en rapport avec cette déclaration de la gloire divine de sa personne : «Sur ce roc je bâtirai mon assemblée», puisque ce n’est point sur la gloire du Messie, quoique reconnu comme l’Oint de Dieu, mais sur la gloire divine de Jésus que l’Église a été fondée. Après la confession de Pierre, Jésus s’adressa à ses disciples avec force et leur commanda de ne dire à personne qu’il était le Christ. Prophéties, miracles, prédication de Jésus et de ses disciples, tout avait été inutile ; à quoi bon désormais proclamer qu’il était le Messie d’Israël, puisque, sauf ces quelques disciples, la nation entière le rejetait ? En Matthieu, Jésus fait la même défense ; mais le point de vue des deux Évangiles est très différent. Là où Pierre confesse que Jésus est le Fils du Dieu vivant, il s’agit du changement d’économie qui devait résulter de l’incrédulité des Juifs ; la fin du système juif et l’établissement de l’Église, chose toute nouvelle, sont annoncés d’avance. Ici, au contraire, dans l’Évangile de Luc, ce n’est point du contraste entre l’économie judaïque et l’Église qu’il est question, mais du fait lui-même considéré au point de vue moral, que Christ a été rejeté par son peuple ; c’est la cause morale de l’impossibilité du royaume, que Luc offre à nos regards. La manière dont Jésus s’était présenté comme le Messie, offusquait les Juifs dans leurs pensées, leurs sentiments, leurs conceptions et leurs préjugés ; son humilité, sa grâce, sa vie de souffrance et de mépris ne leur inspirait que haine, et ils n’avaient que faire d’un Messie qui ne satisfaisait ni leur ambition nationale, ni leurs désirs charnels. Ils voulaient une gloire terrestre, et c’est le contraire que Jésus apportait ; leurs pensées étaient aux choses de ce monde, et c’est de Dieu, de ses voies, de sa bonté, de sa grâce, du jugement qu’il devait nécessairement exécuter sur le péché, de ce que Dieu révélait pour la foi et qui seul pouvait avoir une durée éternelle, c’est de cela que Jésus venait rendre témoignage, toutes choses en contraste absolu avec les désirs et les besoins de leurs coeurs. Aussi Jésus annonce-t-il dès lors qu’il ne s’agit plus pour le moment du Messie venant accomplir les promesses en faveur d’Israël, mais d’un Christ rejeté, d’un homme méprisé et mis à mort, du Fils de l’homme cloué à la croix. Rejeté en sa qualité de Messie des Juifs, c’est comme Fils de l’homme que Jésus va mourir : «Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, et qu’il soit rejeté des anciens et des principaux sacrificateurs et des scribes, et qu’il soit mis à mort, et qu’il ressuscite le troisième jour». Il est évident que cette mort et cette résurrection sont non seulement le fondement de l’Église de Dieu, mais encore le seul moyen par lequel les pécheurs puissent être amenés à Lui. Ici toutefois, la mort de Jésus n’est nullement présentée au point de vue de l’expiation, mais comme la souffrance du Fils de l’homme de la part de son peuple qui l’a rejeté.

Gardons-nous bien d’oublier que, par la mort de Christ, dont la valeur est infinie, divers résultats immenses ont été atteints, et que celui qui se borne à en envisager un seul côté, se prive volontairement de la connaissance des richesses inépuisables de la grâce de Dieu, tandis que l’importance suprême de l’expiation n’est nullement amoindrie à nos yeux, lorsque nous considérons cette mort sous les aspects variés qu’elle comporte. Je comprends fort bien qu’une âme qui n’est pas complètement affranchie et heureuse, s’occupe exclusivement de la seule chose qui puisse lui procurer la paix ; c’est pourquoi tant de chrétiens envisagent la croix de Christ uniquement au point de vue de l’expiation ; ils n’y cherchent que le moyen d’être pardonnés, parce que leur âme n’est pas encore satisfaite, parce qu’il y a encore un vide dans leur coeur, et qu’ils sont aussi plus ou moins sous la loi au lieu d’avoir saisi la grâce. La justification leur est si absolument inconnue, que tout ce qui dépasse la simple rémission des péchés, ils sont obligés de le chercher ailleurs que dans la mort de Christ ; le fait que le Fils de l’homme a été glorifié ou que Dieu a été glorifié en Lui, les laisse indifférents. Mais cette manière de comprendre l’oeuvre de Jésus est fausse sous tous les rapports, sauf un seul, grâce à Dieu, c’est qu’elle admet au moins l’expiation.

Dans le passage qui nous occupe, le Seigneur ne parle nullement de l’abolition du péché, mais de son rejet et de ses souffrances comme conséquence de l’incrédulité des hommes, ou d’Israël, tandis que son sacrifice sur la croix concerne l’oeuvre que Dieu Lui avait donnée à accomplir. Les chefs de la religion terrestre le mettent à mort, mais il ressuscite le troisième jour. Puis, toujours en rapport avec le caractère de l’Évangile de Luc, Jésus expose ici, au verset 23, non point les résultats bénis de son oeuvre en faveur des pécheurs, mais le grand principe moral qui se rattache à son rejet et à sa mort : «Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce soi-même, qu’il prenne sa croix chaque jour, et me suive». Jésus veut la réalité de la croix non seulement pour l’homme, mais en l’homme. Heureux sommes-nous de savoir ce que Dieu a accompli pour nous en la croix de Christ ; mais il nous faut aussi apprendre ce qu’elle enseigne touchant le monde et la nature humaine. Le Seigneur insiste là-dessus en ajoutant : «Car quiconque veut sauver sa vie, la perdra ; et quiconque perdra sa vie pour l’amour de moi, celui-là la sauvera ; car que servira-t-il à un homme de gagner le monde entier, s’il se détruit lui-même et se perd lui-même ? Car quiconque aura honte de moi et de mes paroles, le Fils de l’homme aura honte de lui quand il viendra dans sa gloire et dans celle du Père et des saints anges». En contraste avec l’amour du monde et la crainte d’encourir son mépris, quelle plénitude de gloire Jésus met ici devant nos yeux, lorsqu’il parle du grand jour où les choses éternelles commenceront à apparaître !

Au verset. 27, le Seigneur annonce sa transfiguration. Ici elle semble avoir lieu beaucoup plus tôt que dans le récit de Matthieu (ch. 16) qui attend, pour ainsi dire, jusqu’au dernier moment, avant d’en parler. Cette différence résulte du caractère même de chacun de ces deux Évangiles et du but particulier qu’ils poursuivent. En Matthieu, il s’agissait de démontrer que le témoignage avait été complet, que Dieu avait épuisé tous les moyens possibles d’avertir et de convaincre son peuple, qu’il avait entassé preuves sur preuves avant la crise si fatale pour les Juifs. Luc, au contraire, nous présente, dès le commencement de son Évangile, un tableau tout particulier de la grâce de Dieu «aux Juifs premièrement», puis, cette grâce rejetée, il aborde aussitôt des principes d’une portée générale, parce que de fait, bien que Dieu se soit servi de la responsabilité de l’homme, tout était arrêté d’avance dans les conseils de sa sagesse. Jean ne mentionne même pas l’offre de la grâce faite aux Juifs, car, dès le premier chapitre de son Évangile, la question est considérée comme résolue, et Jésus rejeté ; aussi les témoignages particuliers de la grâce de Dieu envers son peuple y sont passés sous silence, ainsi que la transfiguration. Le seul passage qui offre quelque analogie avec cette dernière, et qu’on puisse considérer peut-être comme faisant allusion à la gloire révélée aux disciples sur la sainte montagne, se trouve intercalé incidemment dans le chap. 1, où il est dit : «Et nous vîmes sa gloire, une gloire comme d’un fils unique de la part du Père», car le but de ce chapitre n’est point de nous présenter la gloire du royaume, mais de nous révéler une gloire bien plus excellente en la personne même de Jésus. Deux grands principes forment le thème de l’Évangile de Jean : l’indignité absolue de l’homme, dès le début ; la bénédiction suprême du Fils, de toute éternité. Or le récit de la transfiguration appartient à un autre ordre d’idées. Luc, qui s’attache surtout aux causes morales, nous signale de bonne heure le rejet de Jésus et les résultats solennels qui en découlent, au lieu d’accentuer, comme Matthieu, les preuves innombrables de la grâce de Dieu envers Israël. Jésus vient d’annoncer sa mort ; les Juifs l’ont ouvertement rejeté ; impossible d’établir le royaume en Israël, inutile de parler dorénavant du Messie, il va mourir et non régner. Aussi diverses paraboles prophétiques annoncent-elles progressivement une nouvelle manière d’après laquelle le royaume de Dieu sera momentanément établi, et la transfiguration fait apparaître aux regards des disciples une image anticipée de la gloire qu’il revêtira un jour selon les conseils de Dieu. Jusque-là Christ lui-même était présenté à l’homme au point de vue de sa responsabilité, je veux dire que les Juifs étaient responsables de le recevoir, Lui et le royaume, qu’il avait un titre à établir au milieu d’eux ; mais chaque fois que l’homme est soumis à une épreuve morale de la part de Dieu, il est trouvé en défaut : il a failli sous la loi, et il a rejeté le Messie. Désormais Jésus annonce sa mort. Entre les mains de l’homme, tout est perdu ; le royaume offert aux Juifs aboutit à la mort du Messie ; mais alors Dieu révèle la gloire de ce royaume telle qu’elle aura lieu infailliblement selon les conseils d